Herwig Lerouge
6 décembre 2002
1.1 Ne pas toucher aux fondements du capitalisme?
1. L'horreur et le chaos. Voilà comment Ramonet décrit le monde dominé par l'impérialisme en ce début de siècle.
2. Pas de développement sans économie de marché?
3. Les thèses de Kautsky relookées.
4. La social-démocratie n'est plus disponible.
5. Vite, avant que ça explose.
1.1. L'horreur et le chaos.
Voilà comment Ramonet décrit le monde dominé par l'impérialisme en ce début de siècle.
«La mondialisation économique touche les moindres recoins de la planète, ignorant aussi bien l'indépendance des peuples que la diversité des régimes politiques. La Terre connaît une nouvelle ère de conquête, comme lors des colonisations. Cette conquête s'accompagne de destructions impressionnantes. Des industries entières sont brutalement sinistrées, dans toutes les régions. On assiste à la réapparition et la généralisation du travail des enfants, aussi en Europe. Les grands groupes saccagent l'environnement...»
Sur les 6 milliards d'habitants de la planète, «à peine 500 millions vivent dans l'aisance, tandis que 5,5 milliards demeurent dans le besoin. Depuis 1989, il y a eu plus de soixante conflits armés ayant fait des centaines de milliers de morts et plus de 17 millions de réfugiés! (...) Des dangers de nouveaux types apparaissent: hyper-terrorisme, fanatismes religieux ou ethniques, prolifération nucléaire, crime organisé, réseaux mafieux, spéculation financière, grande corruption, extension de nouvelles pandémies, pollutions de forte intensité, effet de serre, désertification... »
1.2. Pas de développement sans économie de marché?
Ramonet décrit comme peu savent le faire les horreurs du capitalisme. Mais que cela ne conduise pas à remettre en cause le système en tant que tel, comme le font les communistes. Voilà la ligne à ne pas franchir. Selon Ramonet, il est possible de «refonder une nouvelle économie, plus solidaire et plaçant l'être humain au centre des préoccupations», sans toucher aux bases mêmes de l'économie capitaliste: la propriété privée des moyens de production.
Car l'«illusion détruite en 1989» nous apprend, dit-il, qu'«aucun pays ne peut se développer sérieusement sans économie du marché (et) la liberté de pensée a pour condition une certaine liberté économique». Il cite même l'économiste indien, Prix Nobel, Amyarta Sen: «Il n'y a jamais eu de famine dans un pays doté d'une forme démocratique et disposant d'une presse relativement libre». Puisque c'est un habitant de la plus grande démocratie au monde, où jamais il n'y a de famine, qui le dit…
Pourtant, Ramonet doit admettre l'évolution inéluctable déjà décrite par Lénine en 1916 dans L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme. Ramonet: «Les entreprises et des conglomérats des groupes industriels et financiers qui entendent dominer le monde. La concentration du capital et du pouvoir au cours des vingt dernières années, s'est accélérée sous l'effet des révolutions des technologies de l'information.» Lénine analysait déjà en 1916 comment la libre concurrence se convertit «en monopole, en créant la grande production, en éliminant la petite, en remplaçant la grande par une plus grande encore, en poussant la concentration de la production et du capital à un point tel qu'elle a fait et qu'elle fait surgir le monopole: les cartels, les syndicats patronaux, les trusts et, fusionnant avec eux, les capitaux d'une dizaine de banques brassant des milliards. (... Des) monopoles dont le rôle est décisif dans la vie économique. (...)
Propriété privée fondée sur le travail du petit patron, libre concurrence, démocratie: tous ces slogans dont les capitalistes et leur presse se servent pour tromper les ouvriers et les paysans, sont depuis longtemps dépassés
Le capitalisme s'est transformé en un système universel d'oppression coloniale et d'asphyxie financière de l'immense majorité de la population du globe par une poignée de pays «avancés». Et le partage de ce «butin» se fait entre deux ou trois rapaces de puissance mondiale, armés de pied en cap (Amérique, Angleterre, Japon) qui entraînent toute la terre dans leur guerre pour le partage de leur butin.»
1.3. Les thèses de Kautsky relookées
Mais Ramonet pense qu'une autre politique impérialiste serait possible. Il nous réchauffe le plat déjà servi en 1915 par Kautsky, le dirigeant d'alors de l'Internationale Socialiste, et réfuté à l'époque par Lénine. Ce dernier relevait:«Kautsky détache la politique de l'impérialisme de son économie en prétendant que les annexions sont la politique préférée du capital financier, et en opposant à cette politique une autre politique bourgeoise prétendument possible, toujours sur la base du capital financier. Il en résulte que les monopoles dans l'économie sont compatibles avec un comportement politique qui exclurait le monopole, la violence et la conquête». Deux guerres mondiales, cent ans de colonialisme et néo-colonialisme, des dizaines de guerres d'annexion, plusieurs fascismes et famines ont depuis confirme l'analyse de Lénine. Le capitalisme devenu impérialisme amène aujourd'hui l'humanité au bord du gouffre.
Pour Lénine, «la «lutte» contre la politique des trusts et des banques, si elle ne touche pas aux bases de leur économie, se réduit à (...) des souhaits pieux et inoffensifs.» C'est pourtant cette expérience que Ramonet veut répéter.
1.4. La social-démocratie n'est plus disponible
Ramonet doit malheureusement constater que la social-démocratie traditionnel n'est plus disponible. Tout en peignant une social-démocratie mythique (pacifiste, légaliste) qui n'aurait pas participé à la Première Guerre Mondiale, ni à la colonisation, ni à la création de l'Otan..., il en invente une nouvelle en ajoutant à l'ancienne un zeste de «société civile». «Les sociaux-démocrates ont abandonné leur tradition pacifiste et de légalisme international de Jaurès au Kosovo. Solana a dirigé l'Otan dans la guerre au Kosovo qui n'avait pas la légalité de l'Onu, ni l'aval des parlements. La social-démocratie est devenue la droite moderne. Pour elle la politique c'est l'économie et l'économie, c'est la finance et la finance ce sont les marchés. Elle privatise, démantèle le secteur public, favorise les fusions».
Alors, «il faut fonder une nouvelle économie, plus solidaire, basée sur le principe du développement durable et plaçant l'être humain au cœur de ses préoccupations (...) en associant la société civile naissante (ONG, associations diverses) aux prochaines grandes négociations internationales sur des problèmes liés à l'environnement, la santé, la suprématie financière ()». Le but étant d'arriver à «une nouvelle distribution du travail et des revenus dans une économie plurielle où le marché occupera une partie de la place, avec un secteur solidaire et un temps libéré de plus en plus important».
Car pour Ramonet, Marx, c'était bon à l'époque de la révolution industrielle. Mais depuis 1989, «la pensée socialiste s'est durablement affaissée tout comme le paradigme (dogme) du progrès comme idéologie prétendant à la planification absolue de l'avenir et à la programmation du bonheur. Quatre convictions nouvelles ont envahi la gauche: aucun pays ne peut se développer sérieusement sans économie de marché; l'étatisation systématique des moyens de production et d'échange entraîne gaspillages et pénuries; l'austérité au service de l'égalité ne constitue pas un programme de gouvernement; la liberté de pensée a pour condition une certaine liberté économique». Nous constatons à quel point des intellectuels progressistes «critiques» perdent tout sens critique vis-à-vis de l'idéologie dominante quand il s'agit de répéter que Marx et le marxisme sont morts.
1.5. Vite, avant que ça explose
Dire que le socialisme ne vaut rien car il a été battu équivaut à affirmer que la lutte sociale des travailleurs ne vaut rien car la plupart des acquis sociaux du siècle précédent sont aujourd'hui remis en cause. Alors pourquoi Ramonet, et de nombreux idéologues de l'altermondialisme, sont-ils si farouchement opposés à un débat sur le bilan du socialisme?
On voit bien là le caractère de classe de leur opposition à la mondialisation impérialiste. Les excès peuvent amener la révolte populaire à balayer l'ensemble du système impérialiste, y compris la situation privilégiée dans laquelle ils se trouvent eux-mêmes. Comme il l'écrit dans l'édito de novembre du Monde Diplomatique: «Aussi incroyable que cela puisse paraître, les milliards de damnés de la terre se tiennent politiquement tranquilles. C'est même l'un des grands paradoxes de notre temps: plus de pauvres que jamais, et moins de révoltés qu'il n'y en eut jamais. Cette situation peut-elle durer? C'est peu probable. En raison sans doute de l'épuisement du marxisme comme moteur international de la révolte sociale, le monde traverse une sorte de transition.»
Les
mouvements révolutionnaires qui se battent pour renverser l'impérialisme, ne
peuvent pas compter sur la sympathie de Ramonet. Il met les FARC colombiennes et
la Nouvelle Armée Populaire des Philippines dans le même sac que des bandes
somaliennes rançonnant la population:«Un peu partout, au Pakistan, en
Algérie, en Somalie, au Congo, en Colombie, aux Philippines ou au Sri Lanka,
des entités chaotiques ingouvernables se développent, échappent à toute
légalité, replongent dans un état de barbarie. La force l'emporte alors sur
le droit, et seuls des groupes de pillards sont en mesure d'imposer leur loi en
rançonnant les populations»
Alors vite, avant que les damnés de la terre n'explosent, enlevons la mèche de la dynamite pour sauver le système. Imaginons une autre politique, mais surtout pas le socialisme.
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