Raison d’éliminer
Désir de tuer
Par RAMON SANCHEZ-PARODI
Spécialement pour Granma international
La Havane. 22 Décembre 2003
Des milliers de manifestants protestant contre l’occupation du territoire national réprimés par les troupes d’occupation; des maisons brutalement fouillées par ces même troupes en quête de combattants de la résistance; citoyens ligotés de façon humiliante; violation d’enceintes sacrées; civils, peu importe l’âge ou le sexe, assassinés dans des circonstances qualifiées comme «erreurs» ou «incidents» par les envahisseurs.
Telles sont les images dont nous sommes témoins, résultat des agissements des forces d’occupation en Afghanistan ou en Irak.
Les médias des pays riches présentent ces faits comme le fruit de l’occasion, comme quelque chose d’incidentel ou d’accidentel. Mais en réalité, rien n’est fortuit, éventuel ou imprévu. Ils adoptent la conduite typique des conquistadors, appelez les colonisateurs, fascistes ou impérialistes.
Ils reflètent le mépris des peuples que les idéologies de prétendues civilisations supérieures considèrent comme inférieures ethniquement et culturellement.
Dans différentes conditions et circonstances et en d’autres temps et lieux, nous pouvons identifier des conceptions philosophiques similaires à la pensée des militaires yanquis.
Une première preuve. Le 1er août 1958, quand l’Armée Rebelle, sous le commandement de Fidel Castro portait aux forces batistiennes les coups qui mettraient en échec «l’opération FF (Phase Finale ou Fin de Fidel)», organisée avec le soutien et la collaboration de la Mission militaire des États-Unis à Cuba, le lieutenant colonel Joseph Bell, conseiller d’infanterie de cette mission, envoyait un rapport au lieutenant colonel Pedro A. Foyo, directeur de l’Éole des Cadets de Managua, en lui prodiguant ses recommandations sur le programme d’entraînement tactique proposé pour la formation des aspirants cadets qui allait commencer le 1er septembre de cette même année.
La sixième recommandation, parmi les 19 du rapport, témoigne de la philosophie militaire qui inspire encore aujourd’hui les troupes nord-américaines, malgré les 45 ans écoulés.
Bell recommande à Foyo:
«6. Motivation La motivation s’obtient en insistant constamment sur des thèmes tels que «Pour quoi nous battons nous», «Raison pour éliminer les révolutionnaires», etc. Un autre moyen consistait à ne jamais faire référence au mot «ennemi», puisqu’en réalité il a une connotation particulière significative; mais à utiliser plutôt «les porcs», «les dégoûtants», ou «les bâtards». «Cela permet de générer le désir de tuer. Ne peignez pas la scène du combat en rose, puisqu’en réalité c’est quelque chose de sale et de criminel».
L’essence de ces agissements. Des troupes motivées pour mépriser «l’ennemi» (bâtard dégoûtant) qui, convaincues d’avoir une bonne raison de les éliminer, éprouveront le désir de tuer.
La dénonciation publiée le 19 octobre par le journal nord-américain The Blade, de Toledo, Ohio, concernant les violences et les atrocités commises durant la guerre du Vietnam par un peloton d’élite de parachutistes appartenant à la Brigade 327 de la 101e Division aéroportée de l’armée des États-Unis, apporte des preuves des conséquences de cette philosophie militaire yanqui.
Le comportement de la Tiger Force (nom assigné au peloton) n’est qu’un exemple du génocide commis par les Forces armées nord-américaines au Vietnam, et nous ne nous attarderons pas sur les détails des actions, mais ce qui a été publié par The Blade offre des aspects révélateurs de la manière dont de jeunes ouvriers, paysans ou des étudiants provenant de petits villages situés sur le territoire nord-américain se sont mués en machines à tuer sous l’influence du type de motivation recommandée par Bell à Foyo.
Les intégrants de la Tiger Force devaient être volontaires, avoir l’expérience du combat et étaient soumis à une multitude de questions, «certaines sur leur disposition à tuer». Dès le début, ils recevaient un avertissement de leurs chefs, comme le raconte un ex-membre du peloton: «Ce qui se passe ici, reste ici. Tu ne diras jamais à personne ce qui se passe ici. Si nous apprenons que tu as dit quelque chose, ce qui se passera ne va pas te plaire».
Concernant les opérations, les choses finissaient macabrement par se matérialiser. Voici quelques-unes des déclarations des soldats:
Tuer les prisonniers était une loi non écrite
Nous savions que les paysans étaient sans armes, mais nous tirions sur eux quand même.
Nous entrions dans les petits villages et nous tirions sur tout ce qui bougeait. Nous n’avions pas besoin d’excuses. S’ils se trouvaient là, ils mourraient.
Nous avons tué beaucoup d’entre eux. Je ne me rappelle pas combien.
La seule façon d’être en vie était de tuer car tu n’as plus à te préoccuper de quelqu’un qui est mort.
Il y avait une période au cours de laquelle tout le monde avait un collier d’oreilles (arrachées aux cadavres des personnes assassinées).
Je savais que ce n’était pas bien, mais c’était une pratique acceptable.
Les autorités militaires et les hautes sphères de l’exécutif ne prirent pas en compte les plaintes concernant ces faits, ils ont favorisé le comportement criminel et ont couvert les assassins et ont été jusqu’a féliciter l’unité.
Le lieutenant Colonel Gerald Morse, qui a assumé le commandement du bataillon en août 1967, a pris comme une de ses premières décisions, de changer les désignations des compagnies du bataillon. Si elles s’appelaient A, B et C, lui les a rebaptisé «Assassins», «Barbares» et «Coupe-gorges» Des mois après, il a émis à la radio, à l’attention du bataillon, l’ordre de tuer 327 personnes (le numéro de l’unité militaire). Le 19 novembre, la mission était accomplie.
Entre février 1971 et juin 1975, le Commando d’Investigation Criminelle de l’Armée des États-Unis a mené des investigations sur des accusations de crimes de guerre contre la Tiger Force et a pu constater que 18 soldats ont commis des crimes, voire même des assassinats et des brimades. Jamais personne n’a été mis en cause.
Les résultats de ces investigations ont été envoyés aux bureaux du Secrétaire de l’Armée et du Secrétaire de Défense mais les choses n’ont pas bougé pour autant.
Des hauts fonctionnaires de la Maison-Blanche, le principal conseiller du président Nixon, ont reçu de façon régulière les rapports sur le développement de l’investigation. Tout le monde s’est tus. Pendant trente ans, l’opinion publique n’a jamais rien su de ces actions de génocides menées par Tiger Force. Jusqu'à aujourd’hui encore, le Commandement d’investigation criminelle de l’armée se refuse à ouvrir des milliers de documents qui pourraient éclaircir certains événements et raisons permettant d’archiver le processus.
Certains pourront penser que ces agissements à Cuba ou au Vietnam se sont déroulés il y a plusieurs années de ça et que la mentalité a du changer pour devenir «plus civilisée».
Hélas non. Le 24 novembre dernier, The New York Times a publié un article du journaliste David Rhode où il raconte les expériences de combat des soldats nord-américains en Afghanistan et particulièrement dans la base militaire Shkin, à trois miles de la frontière avec le Pakistan. Il décrit que là-bas, on y mène une existence, mélange désagréable entre le primitif et le moderne, entre l’ennui profond et la peur intense.
D’après le journaliste, «les soldats nord-américains disent être motivés pour être à Shkin». Il explique que c’est «une bonne occasion pour engager le combat en Afghanistan, les soldats affirment que venir ici leur permet de «faire leur travail». Il conclue en décrivant l’état d’esprit parmi les troupes nouvellement arrivées: «Un jeune soldat a dit de Shkin que c’était une opportunité «unique dans la vie». Quand il lui a demandé pourquoi, il a répondu: «pour tuer».
La mentalité n’a pas changé car la philosophie continue d’être la même.
Quelle différence dans cette attitude adoptée par les champions auto-proclamés des droits de l’homme, avec la vision de la guerre et du combat de notre José Marti quand celui-ci convoquait tous les cubains a «une guerre digne, de respect envers ses ennemis et de soutien des peuples, selon le rigide concept des droits de l’homme et l’aversion de la vengeance, stérile et la dévastation inutile. Aujourd’hui, en proclamant depuis le seuil de la terre vénérée l’esprit et les doctrines qui ont produit et nourri la guerre entière et humanitaire pour que le peuple de Cuba s’unisse davantage, invincible et indivisible, il est juste d’invoquer, comme un guide et aide à notre peuple, aux magnanimes fondateurs, dont le travail renouvelle le pays respectueux et à l’honneur, il faut empêcher les cubains de blesser, en mots ou en œuvres, ceux qui meurent pour eux».
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