Docteur Geert Van Moorter:
Le docteur Geert Van Moorter a passé la plus grande partie du mois de mars en Irak, en mission pour Médecine pour le Tiers Monde. Il a visité environ 25 hôpitaux, centres de santé et pharmacies, et a parlé avec des dizaines de travailleurs de la santé et de patients irakiens. Mais aussi avec l'homme de la rue, à Bagdad et à Bassorah.
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Geert Van Moorter. J'ai appelé Eman Ahmed Khammas, la directrice de Occupation Watch. Elle m'a fait des récits horribles. Le docteur Rafi Al Isai qui travaille dans un hôpital de Fallujah, avait envoyé une ambulance pour chercher des blessés. Les soldats US ont tiré sur l'ambulance! L'hôpital de Fallujah a été encerclé par les militaires, personne ne pouvait passer, même pas ceux qui venaient donner leur sang volontairement. Les blessés ont dû rester dans les maisons, sans soins!
Je n'ai pas pu m'empêcher de repenser à la situation d'il y a juste un an, au moment où les tanks américains avaient bombardé des ambulances. Il y a n'a rien de changé dans le comportement des militaires américains, sauf qu'ils avaient encore à ce moment-là l'«excuse» que l'invasion de Bagdad avait entraîné un certain chaos, alors qu'aujourd'hui ils occupent l'Irak depuis déjà un an.
Je viens d'avoir en ligne quelqu'un qui m'avait servi d'interprète. Elle revenait justement d'un hôpital à Bagdad. Un petit garçon de trois ans a perdu ses deux jambes. Il a été touché par les balles américaines...
Comment jugez-vous cette résurgence de la résistance contre l'occupation?
Geert Van Moorter. Ceci ne m'étonne en tout cas pas du tout. Le mois dernier, il était déjà clair que le mécontentement et l'anti-américanisme s'étaient généralisés parmi la population, que la haine contre les troupes d'occupation avait augmenté. Lorsque j'étais en Irak au mois d'août, nombre de gens avaient encore de l'espoir par rapport aux États-Unis. Mais maintenant, il est véritablement exceptionnel de trouver quelqu'un qui apprécie la présence des Américains en Irak. A Bassorah, j'ai demandé aux gens dans la rue ce qu'ils pensaient des USA. Là aussi, dans le sud chiite, ils ont répondu: «Bush est mauvais!»
Sur quoi repose ce mécontentement?
Geert Van Moorter. Les deux plus grands problèmes pour la population irakienne sont aujourd'hui la situation économique et l'insécurité. Ces deux problèmes se sont aggravés au cours de l'année écoulée. Un Irakien sur deux est sans travail, donc sans revenus. Les denrées alimentaires et le transport coûtent deux à trois fois plus cher. L'eau potable est douteuse. Les égouts de Bagdad ont été endommagés par les bombardements, l'eau sale coule dans les rues. On ramasse à peine les ordures, l'Irak est devenu une grande décharge. Tout ceci fait que l'UNICEF craint une augmentation de la mortalité infantile.
Les troupes d'occupation peuvent tirer impunément. Et elles le font. Cela crée l'insécurité. Moi-même, je me suis senti en danger lorsque j'ai vu les soldats américains. Et il y a la criminalité, qui, au temps de Saddam, était sous contrôle. Maintenant, les voleurs et les bandes profitent des coupures d'électricité pour attaquer les gens. J'ai entendu beaucoup de gens réagir dans ce sens: «Cette sorte de libération, avec ces résultats, nous aurions préféré ne pas l'avoir. Aujourd'hui, c'est pire que sous Saddam».
Mais un mécontentement généralisé n'est pas encore une résistance armée
Geert Van Moorter. Lorsqu'il y a un an, les chars américains ont roulé sur Bagdad, l'armée irakienne ne s'est jamais formellement rendue. Elle a disparu tout d'un coup. Était-ce pour faire place à une résistance à long terme? Les Américains se sont donné beaucoup de mal pour retirer tout le matériel de guerre des mains des Irakiens. Mais sans grand succès. Beaucoup d'armes ont donc été cachées, «pour plus tard».
Jusqu'il y a peu, les Américains nous ont fait croire que la résistance se limitait au «triangle sunnite» autour de Fallujah. Aujourd'hui, les troupes de la coalition sont attaquées partout, même dans les villes chiites.
Geert Van Moorter. Opposer les sunnites et les chiites est artificiel et fait partie de la tactique «diviser pour régner». Les chiites de Bagdad et du Sud rejoignent le Fallujah «sunnite» pour les aider à se battre contre les Américains. C'est la même unité que j'ai vue lors de la manifestation du 19 mars, la manifestation de protestation contre un an de guerre et d'occupation. Après la prière du vendredi, je me trouvais à la grande mosquée sunnite de Bagdad. Les croyants chiites sont venus depuis l'autre côté du Tigre. Pour fraterniser avec les sunnites et aller ensemble manifester contre l'occupation. Les chiites brandissaient des photos de Moqtada Al-Sadr, le jeune chef spirituel qui inspire la résistance chiite.
L'exemple de la ville de Kout est également frappant. Il y a quelques semaines, en route vers Bassorah, j'ai traversé une ville de Kout encore tranquille. Pour tout le monde, elle semblait être un territoire sans problèmes, les troupes ukrainiennes de la coalition semblaient y être en vacances. Cette image a été totalement transformée en peu de temps. La ville est maintenant entre les mains des milices chiites, les soldats ukrainiens en sont tout simplement partis. Aucun doute que cela préoccupe fortement les occupants. J'ai d'ailleurs moi-même remarqué en mars que les soldats américains ne sont plus si sûrs d'eux, ils deviennent nerveux, ils ont peur.
Quels sont maintenant les plans des USA pour transférer le pouvoir?
Docteur Geert Van Moorter. En principe, les Américains s'en tiennent à leur plan de transférer le pouvoir le 30 juin, du Coalition Provisional Authority (CPA) vers un gouvernement irakien de transition. Mais si ce plan a lieu, il s'agira d'un transfert formel, d'apparence. Un homme d'affaires américain m'a raconté que ce ne sera pas le gouvernement irakien de transition, mais bien l'ambassade américaine à Bagdad ú et donc le State Department (le ministère des Affaires étrangères américain, ndlr) ú qui reprendra le rôle du CPA. Leur ambassade à Bagdad deviendra la plus grande du monde. Cela en dit long. Le ministre américain de la Défense, Rumsfeld, veut maintenant envoyer des troupes supplémentaires. Imaginez que le «transfert de pouvoir» ait lieu, ces troupes tomberont-elles alors sous les ordres d'un ministère irakien de la Défense? Personne ne peut croire une chose pareille!
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