À l’occasion des célébrations du 60è anniversaire de l’insurrection de Varsovie, les ennemis de l’URSS (du communisme) ont cherché par tous les moyens à rejeter sur l’Armée Rouge la responsabilité de la défaite de l’insurrection. Ils recourent souvent à la version selon laquelle le commandement soviétique aurait immobilisé, de propos délibéré, ses troupes aux murs de Varsovie pour tuer l’insurrection. Il s’agit là naturellement d’une ignoble invention. Les données sur la situation réelle au front germano-soviétique à ce moment ne laissent pierre sur pierre de cette version avancée uniquement pour les besoins de la cause.

Pour une meilleure compréhension de toute cette propagande antisoviétique nous proposons à nos lecteurs le texte de Ro Ro.

"L'Insurrection du Ghetto de Varsovie":
Voir: écrit en 1955

Je publie progressivement pour tenter de lever un peu le brouillard entretenu par les services occidentaux de propagande anti-soviétique et anti-communiste à propos de la date anniversaire du 1er août 1944 ...

Ro Ro

Le 21 septembre1939, Reinhardt Heydrich, chef de la police de sécurité du 111 Reich, adressa à tous les responsables de la police de sécurité le télégramme dit «Schnellbrief» où il était question de la population juive des pays occupés. On y parlait d'un but final à atteindre et des voies et moyens qui permettraient d'y parvenir. C'était la condamnation à mort de la population juive: un grand nombre de ses membres, était-il dit dans le télégramme, font partie d'organisations terroristes; il faudra donc la rassembler dans des ghettos qu'on installera dans des villes ou à proximité de villes desservies par le chemin de fer; cette concentration de la population juive facilitera son extermination.

Il faut dire qu'à l'époque où Heydrich transmettait ses instructions secrètes, les cercles dirigeants du Ille Reich avaient envisagé divers projets relatifs à la manière d'anéantir les juifs dans leur totalité. Bien avant l'agression contre la Pologne, ils avaient pensé reléguer les juifs d'Europe à Madagascar dont ils semblaient attendre beaucoup du climat. Ce projet avait reçu l'approbation de la Sanacja 1. Les 12 et 25 juillet 1940, le gouverneur général Frank précisait en effet que les Juifs polonais devraient être déportés dans la grande Ile.

Mais ce projet n’a pu être réalisé. On s'en tint donc aux moyens indiqués dans le télégramme d'Heydrich.

L 'heure de l'agression contre l'Union soviétique approchait. Le commandement suprême de la Wehrmacht avait le souci de protéger ses arrières. Keitel exigea que les Juifs fussent sans délai expulsés de Varsovie. En avril 1941, il visita la capitale de la Pologne en compagnie de Frank. Peu de temps après, l'entreprise d'anéantissement entra en action. Dès le mois de juillet 1941, elle fonctionna à plein.

En octobre 1941. un assassinat massif de Juifs eut lieu dans les forêts du district de Konin.

En décembre1941, à Chelmno, à douze kilomètres de Kolo, la première usine de mort connut déjà une grande activité: on y gaza les condamnés du pays de la Warta; de décembre1941 à avril 1942, 40.,000 Juifs et Gitans y trouvèrent la mort.

Le 16 décembre1941, à Cracovie, à la réunion des « gouverneurs» du Gouvernement général, Frank déclara au nom du Führer: «Tout ce que j'ai à attendre des Juifs, c'est qu'ils disparaissent.» Il recommanda aux membres de son auditoire de savoir être cruels, d'ignorer la pitié et la compassion.

Le 20 janvier 1942, à Berlin, dans les locaux de la police de sécurité (R.S.H.A.), se tint une conférence à laquelle participèrent les représentants de la direction du parti nazi, ceux de la Chancellerie du Reich, du Ministère de la Justice, de la police de sécurité du Gouvernement général, du Ministère de l'Intérieur, de la Direction du «Plan quadriennal» du Service principal de la Race, du Service de la déportation... Dans son discours de clôture, Heydrich appela les membres de la conférence à contribuer efficacement à l'action qui se donnait pour but « la solution finale de la question juive».

Sanacja: nom de la clique de Pilsudski qui se targuait «d'assainir» la vie politique du pays par la suppression du régime des partis.

Le 18 juin 1942, à la réunion des «gouverneurs» du Gouvernement général, il fut encore discuté de l'anéantissement des Juifs. Gruger, chef suprême des S.S. et de la police dans le Gouvernement général, fut chargé parles autorités hitlériennes d'organiser la déportation des Juifs polonais et de les liquider jusqu'au dernier. Mais dans le monde hitlérien, les ordres étaient exécutés avant même d'avoir été donnés. Depuis le mois de mars 1942, les Juifs polonais étaient en effet dirigés sur des camps de la mort. Le 17 du même mois, les Juifs de Lublin étaient arrivés à Belzec où 30,000 d'entre eux devaient périr.

Puis vinrent les procédés de destruction massive, systématique et radicale. Avant d'en arriver là, les hitlériens allaient user de méthodes variées et comme camouflées: celles qui tuent implacablement, certes, mais quine tuent que petit à petit. Car il y aura eu un calcul et une méthode pour mener à bien cette extermination progressive.. On usera de la terreur et du pillage, de l'internement et des travaux forcés pour en arriver à la dernière étape, celle des camps d'extermination.

Le 2 octobre1940, le gouverneur Fischer avait ordonné qu'un ghetto fut créé à Varsovie. Plus de 450,000 personnes avaient été séparées du reste du monde par une haute muraille. Il avait été hypocritement déclaré que cette mesure avait été prise pour éviter le danger de contagion en cas d'épidémie.

Au même moment, il avait été ordonné aux Juifs de porter un brassard blanc; il leur avait été interdit de voyager en chemin de fer; ils avaient été mis dans l'obligation de déclarer leurs biens immobiliers et partie de leurs biens mobiliers; ils avaient été astreints, à des fins de rééducation, qu’avaient proclamées les ordonnances du Gouvernement général, au travail forcé.

Il ne fut jamais laissé de répit à la population du ghetto. Chaque jour amenait sa terreur nouvelle. Les morts s'ajoutaient aux morts. Pour gagner de la place, les Allemands réduisaient graduellement les limites de l'enceinte infernale. Les enfermés devaient continuellement émigrer au sein de leur propre ville. Malgré les décès, la densité de la population s'élevait d'une manière incroyable. Dans la première moitié de 1942, treize personnes en moyenne logeaient dans une seule pièce. Et cependant, par milliers, les Juifs de la province polonaise, les « réfugiés», étaient transférés dans le ghetto où, en 1941, on compta un demi-million d'habitants.

À l’occasion de ces transferts à l'intérieur du ghetto, le cynisme hitlérien se donnait libre cours. Le commissaire du ghetto, Auerswald, un avocat de Berlin, membre du Parti national-socialiste, donna, le 2 septembre 1941, l'ordre d'évacuer dans les huit jours les immeubles situés au sud de la rue Sienna (immeubles des rues Twarda, Sosnowa, Wielka). L'ordre précisait que les propriétaires des locaux évacués étaient tenus, sous peine d'amendes considérables, de les laisser en parfait état de propreté.

Le pillage des biens fut rationnellement organisé. Tout ce qui possédait une valeur quelconque fut enlevé. Sur ce sujet, les documents hitlériens sont d'une éloquence extrême. En janvier 1942 furent sortis du ghetto des biens pour une valeur de 3,736,000 zlotys; en février pour une valeur de 4,738,000 zlotys; en mars pour une valeur de 6,045.000 zlotys; en avril pour une valeur de 6,893,800 zlotys.

L'isolement, le manque de nourriture et le manque d'hygiène, l'inquiétude constante, l'insécurité, la terreur, les maladies trouvèrent là un foyer idéal. Elles décimèrent d'abord les familles les plus pauvres. L'occupant se réjouissait; il avait la conviction que sans plus d'effort de sa part, l'extermination se ferait comme d'elle-même.

Jusqu'à la première grande action liquidatrice de l'été de 1942, la famine et les épidémies firent seules leur oeuvre. Elles étaient des armes efficaces.

Affamer le ghetto permettait à la fois de le piller et d'en anéantir la population. Cette tactique avait l'accord du commissaire Auerswald, du gouverneur Frank, des pontifes de la Gestapo et des grands chefs hitlériens.

Pour tuer par la faim, on employa deux moyens. l'un indirect qui consistait à priver la population juive de toute possibilité de gagner sa vie, l'autre direct qui consistait à la priver de nourriture.

On lit dans l'un des journaux clandestins du ghetto: Pour notre et votre liberté, que le30 juin 1941, il y avait 27,000 personnes professionnellement actives pour une population de 550,000 habitants. Encore faut-il préciser que les ouvriers d'usines et les artisans ne travaillaient pas de manière permanente. Dans 90% des cas, les entreprises commerciales n'étaient que de petites épiceries. La proportion des gens qui ne disposaient d'aucune ressource était de l'ordre de 60 %. 130,000 personnes fréquentaient les soupes populaires. La famine frappait 70 % de la population.

Heureux ceux qui réussissaient à se faire embaucher dans les usines installées en plein enfer par les capitalistes allemands, les Walter Cesar Toebbens, les Hallmann, les Schultz. Mais on n'y acceptait que ceux qui pouvaient disposer d'outils ou de machines pour le travail à domicile. Heureux les élus même si, pour une journée de travail harassant accompli à une cadence accélérée, un ouvrier hautement qualifié ne recevait qu'une paie théorique de 4à 7 zlotys! Une fois payées les deux soupes liquides servies par l'entreprise, le salaire réel était de l'ordre de 2 zlotys et demi à 5 zlotys. Or, au marché noir, un kilo de mauvais pain se payait 10 à 12 zlotys, un kilo de pain blanc coûtait 20 à 25 zlotys, un kilo de matière grasse 250 zlotys.

Un travailleur manuel ordinaire gagnait 3 zlotys par jour.

Les employés de bureau étaient enviés: leur salaire de famine atteignait200 et même 500 zlotys par mois.

Ceux qui chômaient étaient automatiquement condamnés à mourir de faim. Il y eut des métiers ou des professions qui perdirent toute importance, entre autres les métiers liés au commerce et les professions libérales. Les intellectuels eurent à supporter durement la misère des temps hitlériens. Mais, comme le note un journal clandestin, Unzer Weg, «l'ouvrier juif fut la première victime de la famine»

La famine. Et, dans un pays où l'hiver est cruel, le manque de vêtements. Le chroniqueur Ringelblum écrivait:

«À chaque pas on peut rencontrer dans la rue des gens dépourvus de vêtements et seulement habillés de manteaux en lambeaux fermés avec des épingles pour cacher l'absence de chemise. Le problème de l'habillement devient véritablement dramatique. Les gens vont quasiment nus.»

Tuer par la faim

Là encore tout fut savamment prémédité. Il y eut une politique discriminatoire du ravitaillement. On calcula par calories. A Varsovie, les Allemands avaient droit à 2,310 calories par jour, les étrangers amis des Allemands à 1,790 calories, les Polonais à 634 calories, les Juifs à 184 calories.

On ne s'en tint pas là. Les calories devaient se payer. Or, plus le nombre de calories reçues par une catégorie donnée d'ayants droit était petite, plus le prix de la calorie était cher. La calorie coûtait 0 zloty 3 aux Allemands, 0 zloty 8 aux étrangers, 2 zlotys 6 aux Polonais, 5 zlotys 9 aux Juifs Allemands.

La ration mensuelle de l'habitant du ghetto consistait en 2 kilos de pain et 250 grammes de sucre. Le pain contenait une forte proportion de sciure de bois ou d'épluchures de pommes de terre. Il était gluant.

La faim. Au numéro 13 de la rue Krochmalna, une femme folle d'avoir faim dévora en partie le cadavre d'un enfant.

Mais tout le monde dans le ghetto ne mourait pas de faim. Le ghetto possédait ses différenciations sociales et qui étaient là plus criantes qu'ailleurs. Les riches entrepreneurs, les spéculateurs, ne manquèrent jamais de rien. Ces privilégiés n'étaient cependant qu'une faible minorité. Un journal clandestin estimait que 50 % de la population mourait littéralement de faim, que 30 % souffrait normalement de la famine, que 15 % était sous-alimenté. Seules 10,000 personnes environ vivaient dans l’aisance et dans certains cas mieux qu'avant-guerre. C'est sans nul doute à leur intention qu'en février1942, 20,000 litres de vodka furent introduits dans le ghetto.

L 'horreur et l'épouvante emplissaient les rues du ghetto. Cadavres alignés et accumulés devant les portes des maisons et à peine recouverts de lambeaux de papier. Bandes d'enfants errants et qui mendiaient en psalmodiant la fameuse chanson du ghetto: «Bonnes gens, ayez pitié; papa est mort de faim et de misère; jetez-nous un morceau de pain. » Parfois ces mêmes enfants se jetaient sur les gens qui passaient portants dans leurs mains leurs rations de pain, leur arrachaient et la dévoraient aussitôt. Les plus audacieux franchissaient, d'une manière ou d'une autre, la muraille. Ils allaient mendier dans la partie «aryenne» de la ville ou rendre visite à des familles polonaises qui les secouraient régulièrement. La police bleu marine polonaise, sur ordre des autorités nazies, leur donnait la chasse. Quiconque était pris était battu jusqu'au sang. Le 8novembre 1941, le tribunal extraordinaire de la police de sécurité prononça pour la première fois une condamnation à mort contre deux juifs coupables de s'être glissés clandestinement hors du ghetto. Le 12 novembre suivant, huit autres personnes furent condamnées à mort pour le même motif. L'exécution par pendaison eut lieu le 17 novembre en présence de la police bleu marine polonaise et de la police juive du ghetto. Parmi les suppliciés se trouvaient des mères de famille. La plus jeune des victimes, une jeune fille de 16 ans, s'écria au moment suprême: «Bandits, le même sort vous attend.» À partir de1942, ceux qui furent surpris à franchir clandestinement la muraille furent exécutés sur place. Il fallait mourir de faim.

Le typhus sous toutes ses formes ajouta aux hécatombes provoquées par la famine. Aussi le taux de la mortalité augmenta-t-il d'un mois à l'autre.

Mortalités, d'après Morgen Frai, n° 2, 29 janvier 1942.

 

1938

1940

1941

1942

Janvier

454

3,173

898

5,123

Février

380

1,178

1,025

618

Mars

370

1,603

1,608

4,951

Avril

450

1,000

2,061

4,432

Mai

454

875

3,821

5,283

Les ouvriers et les réfugiés furent les plus fortement frappés. Dans sa majorité, le prolétariat juif fut décimé longtemps avant les grandes actions liquidatrices.

Mais la faim ne fait pas qu'affaiblir physiquement l'individu. Avant de l'achever, et pour l'achever plus vite, très souvent elle anéantit en lui le désir même de vivre. Elle le déprime moralement, elle le rend passif, apathique, résigné. «La vie sans pain, sans une cuillerée de soupe, et cela pendant de longues années, écrit le chroniqueur Perec Opo Gzynski, avait une influence psychique bouleversante. De nombreuses personnes, exténuées, tombaient dans un état d'apathie extrême. Elles s'étendaient sur leurs couches et y restaient, y restaient si longtemps qu'elles n'avaient plus la force de se lever. Dans les maisons des rues Krochmalna, Ostrowska, Smocza, Niska, les gens demeuraient couchés des journées entières, sans force... On voyait là dix, douze membres d'une même famille, immobiles, les visages pâles, les yeux brillants. Indifférents à tout, ils avalaient leur salive dans une sorte de rumination. Ils étaient obsédés par un seul et unique désir affolant: disposer d'un morceau de pain.».

Chapitre Il

Pour anéantir plus facilement le ghetto, les Allemands mirent en place un Conseil juif à leur dévotion: le Judenrat, qui se composa de grands commerçants, d'industriels, de partisans de la Sanacja, de membres du parti conservateur et dont l'ingénieur Adam Czerniakow fut le président.

La politique fiscale du Judenrat en révèle le caractère de classe. Le système d'impôts reposait sur une sorte de capitation qui répondait au slogan démagogique «alle gleich», tous égaux, et qui se refusait à connaître les revenus propres de chaque contribuable. L'impôt était calculé par carte de pain, autant dire par tête d'habitant. Le propriétaire d'immeuble et le sous-locataire, le directeur d'usine et l'ouvrier, le grand trafiquant et le chômeur mourant de faim, supportaient uniformément les mêmes taxes. A savoir: une taxe sur la carte de pain de un zloty, une taxe mensuelle de deux zlotys, une taxe de lutte contre les épidémies d'un demi-zloty, une taxe pour l'entretien de la police du ghetto de zéro zloty trois, une taxe sur l'enlèvement des ordures ménagères de zéro zloty vingt-cinq. Il y eut aussi une taxe dite des hôpitaux qui alimentait directement la caisse du Judenrat. Il y eut une taxe de 40 % sur les médicaments. Il y eut un impôt dit d'Etat qu'auraient dû payer surtout les classes privilégiées. Il y eut un impôt qui frappa uniquement les « réfugiés".

Le budget du Judenrat était supporté par la masse des pauvres. L'impôt général rapportait 805.000 zlotys, l'impôt payé par les « réfugiés" 412.000 zlotys, l'impôt des hôpitaux900.000 zlotys, l'impôt sur les cartes d'alimentation 4.567.000 zlotys.

Le Judenrat fut un instrument d'oppression de classe. Il fut aussi un instrument d'oppression nationale. Il exécuta aveuglément tous les ordres de l'occupant. Il organisa les rafles pour le S.T.O. Il présida au pillage. Il fut rapidement pénétré du plus pur esprit hitlérien. Un grand nombre de ses membres s'enrichirent: Edouard Kobryner, un ancien juge du Tribunal de commerce, l'ingénieur Lichtenbaum disposèrent d'un revenu de 60.000 zlotys par mois. Dans le même temps, le célèbre écrivain et pédagogue Janusz Korczak voyait rejeter la demande qu'il avait faite de pouvoir prendre deux repas par jour. Tel était d'ailleurs le sort de la plupart des intellectuels.

L'Ordnungdienst (O.D.) fut avec le Judenrat dont il était la police, le deuxième instrument d'oppression mis en place par les hitlériens. Avec la police bleu-marine, polonaise, l'O.D. n'eut qu'un idéal: faire aussi bien que la Gestapo de l'allée Szucha.

Troisième instrument d'oppression: la police de sécurité dont les représentants se camouflaient sous la dénomination de Service de lutte contre l'usure et la spéculation. Comme ce service était logé 13. rue Leszno, ses membres furent appelés les «treize». Ils étaient dirigés par un vieil espion allemand, ancien publiciste antisoviétique enragé, Abram Ganzwaich. En même temps que ce Ganzwaich, agissait aussi sur le territoire du ghetto un autre espion allemand, le « théoricien» du racisme juif, le Dr Alfred Nossig, lui aussi antisoviétique virulent et de surcroît partisan enthousiaste d'Hitler. Le Dr Alfred Nossig était au service de l'espionnage allemand depuis1913.

Le Judenrat disposa d'une 'base sociale ou, pour mieux dire, d'une clientèle: les dix mille repas.

Il y eut les copropriétaires et les directeurs des usines allemandes du ghetto.

Il y eut les associés des grandes firmes germano-juives. L'une de ces firmes fabriquait des brosses pour l'armée allemande; elle exploitait le travail de plusieurs milliers d'ouvriers et de travailleurs à domicile; elle réalisait un chiffre d'affaires mensuel de deux millions de zlotys.

Il y eut les spéculateurs et les trafiquants comme ce Kohn et ce Heller qui créèrent un trust composé de trente entreprises qui travaillaient pour les hôpitaux militaires.

Il y eut les «treize» qui obtinrent la gestion de plusieurs maisons.

Il y eut des fraudeurs de grande envergure qui firent en un rien de temps de scandaleuses fortunes.

A cette lumpen-bourgeoisie vint s'ajouter une partie de l'ancienne bourgeoisie commerçante. Cette ancienne bourgeoisie avait peut-être vu se réduire son terrain d'action et diminuer l'importance de ses transactions. Elle n'en continuait pas moins à produire et à commercer en s'adaptant aux nouvelles conditions. Mais quantité de ses membres ruinés par la guerre et le pillage étaient allés grossir la masse des affamés.

Au milieu de l'universelle et totale misère, les dix mille repus vivaient fastueusement.

Leur existence même ne pouvait que désarmer moralement la population toute entière.

Il y eut pire. Les dix mille prônèrent l'acceptation de l'état de choses existant. Ils proclamèrent que travailler pour l'occupant, c'était faire œuvre positive. Ils prêchèrent le retour au fatalisme juif. Apportant de l'eau au moulins Goering et des Heydrich souhaitèrent voir les Juifs quitter l' Europe où, disaient-ils, ils n' avaient que faire. Pour eux, la victoire d'Hitler ne faisait plus de doute. Ils agissaient donc en conséquence.

La masse, elle, crut à la chute inévitable de l'hitlérisme, à la victoire du camp antifasciste. On trouve dans les journaux clandestins du temps la preuve que cette grande espérance existait. Elle emplissait le cœur des intellectuels progressistes. L'écrivain Jehoszua Perlé déclarait:

Le ghetto a mis à jour la terrible pourriture de la bourgeoisie juive...

La classe ouvrière seule n'a pas été gagnée par cette pourriture.

C'est seulement d'elle qu'il faut attendre des actes... Nos perspectives?

Cela ne se passera pas comme le monde petit-bourgeois l'imagine:

l' Armée rouge chassant d'abord les Allemands et puis les Anglais.

Ce n'est là que songe creux. Je crois à la victoire de l'idée communiste.

Je crois à cette idéologie qui se propose de sauver le monde de la guerre. Perlé considérait que c'était dans ce sens qu'il fallait mener le travail d'éducation et de préparation à la lutte. Et Perlé n'était pas seul, parmi les intellectuels, à raisonner ainsi. Par leur bouche s'exprimait tout un peuple qui n'acceptait pas le ghetto et qui défendait avec acharnement son droit à la vie.

Le but des hitlériens et de leurs valets était d'isoler complètement la population du ghetto, de la séparer totalement de la population polonaise. Ce but ne fut que partiellement atteint.
Certes, des deux côtés de la muraille, les éléments réactionnaires applaudirent à la tentative. Chez les Juifs, le groupuscule des Rumkowski, des Ganzwaich, les sionistes révisionnistes et les chefs orthodoxes considérèrent que cet isolement était utile: il permettait, disaient-ils, de préserver la jeunesse de toute influence révolutionnaire. La réaction polonaise était dans le ravissement. Elle qui, dès 1933, avait créé le sinistre camp de concentration de Kartuska-Bereza, véritable anticipation des camps de la mort lente, elle qui avait adhéré à la national démocratie et qui, en 1937, avait fondé l'O.Z.O.N.,1 puissant appareil de terreur et de provocation dont le programme ne faisait que singer et accommoder à la sauce polonaise les plats sortis de la cuisine nazie, cette réaction polonaise ne pouvait qu'applaudir à l'institution du ghetto. L'organe des fascistes polonais Szaniec (Le Retranchement) fit plus qu'exprimer sa jubilation: il fit reproche aux hitlériens d'opprimer les Juifs trop mollement. L'organe des impérialistes polonais Konfederacja Narodu (La Confédération nationale) ne cacha pas sa joie de voir enfin les Juifs enfermés dans leur muraille. Le périodique de la Sanacja, Do Broni (Aux Armes), tint à préciser que la guerre finie les Juifs demeureraient dans le ghetto. Le journal de la jeunesse catholique de la Sanacja, Dzis i Jutro (Aujourd'hui et demain), recommandait à la jeunesse polonaise de ne pas prendre part au ravitaillement clandestin du ghetto si elle ne voulait pas perdre tout sens moral.

Les masses populaires pensaient tout autrement.

L'exemple fut donné par les cercles révolutionnaires dirigés par les communistes et les socialistes de gauche et qui, dès la création du ghetto, organisèrent l'aide matérielle aux ouvriers et aux intellectuels. Il fut ainsi envoyé jusqu'à des outils. Des familles polonaises firent parvenir à leurs connaissances juives enfermées les fleurs de la solidarité. Aux premiers temps de l'occupation, les avocats progressistes protestèrent contre la radiation du Barreau de leurs collègues juifs.

1. O.Z.O.N.: «Camp de rassemblement national» formation politico-policière anticommuniste et antisémite (créée de toute pièce par la Sanacja et dont l'échec fut éclatant).

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