Le Monde, édition du 20 Octobre 2004
La Havane, 16 oct. (A.F.P.)
Ni Bush, ni Kerry: officiellement, le président Fidel Castro met les deux candidats à la présidentielle américaine dans le même sac et se prépare à affronter l'arme au pied la 13e administration américaine depuis son arrivée au pouvoir en 1959.
A la tête de l'unique régime communiste subsistant dans l'hémisphère occidentale, le chef de l'État cubain a donné le ton récemment en utilisant une expression populaire, traduisible par "bonnet blanc et blanc bonnet", pour qualifier le choix des électeurs américains le 4 novembre.
Pour la direction communiste cubaine, la politique américaine envers Cuba, et notamment sa pierre de touche l'embargo qui frappe l'île depuis 1962 – le plus vieux au monde--, demeurera en effet inchangée, que George W. Bush ou John Kerry l'emporte.
C'est à peine si le démocrate John Kerry est crédité d'un peu plus de bon sens" par le président du parlement cubain, Ricardo Alarcon, un ancien diplomate longtemps en charge du lourd dossier des relations avec Washington.
Mais "la plate-forme électorale de Kerry est très semblable à celle de Bush", estimait-il récemment dans la presse officielle.
En dépit de l'apparente indifférence à l'égard de l'issue du scrutin américain, nombreux sont les diplomates à La Havane à estimer toutefois que la direction cubaine souhaite en réalité la victoire du candidat démocrate, supposé moins "belliqueux" que l'actuel titulaire.
George W. Bush est pour sa part régulièrement traité de "fasciste" et campé en Adolf Hitler dans les manifestations officielles, notamment depuis le durcissement de l'embargo appliqué depuis le mois de juin, dont la principale mesure a été de réduire les visites des Cubains de Miami à leur famille restée dans l'île à une tous les trois ans au lieu d'une par an.
Mais à l'indifférence cubaine semble répondre une égale indifférence américaine, Cuba, depuis l'effondrement de son protecteur soviétique, figurant désormais loin des préoccupations de Washington, qui attend ouvertement la "solution biologique", un euphémisme officiel pour la disparition du "Commandant en chef", âgé de 78 ans.
"(Fidel) Castro est un problème pour le peuple cubain. Je ne le vois pas vraiment comme un problème pour le reste du continent", a déclaré récemment à ce propos la secrétaire d'État Colin Powell, peu inquiet apparemment des liens étroits qui unissent Fidel Castro au président Hugo Chavez du Venezuela, troisième fournisseur de pétrole des États-Unis.
En réplique, John Kerry, dans une déclaration en direction de l'électorat de Floride, où le poids des exilés cubains est prééminent, a souligné que "le Cuba de Castro est l'ultime bastion du communisme dans notre région et un grand obstacle au triomphe de la démocratie sur notre continent".
Sur l'île, malgré les assurances répétées de Washington de non-intervention militaire, la propagande ne désarme pas: le thème de "l'invasion par l'Empire", en vigueur depuis la tentative ratée de débarquement de la Baie des Cochons de 1961, fait inlassablement l'objet d'émissions télévisées, d'articles de presse et d'exercices de "défense populaire".
Le ton martial en vigueur n'empêche pas tout commerce: au contraire, misant sur l'hostilité à l'embargo du lobby agro-alimentaire américain, Cuba a fait progresser de manière fulgurante ses importations américaines, passées de 175 millions de dollars (142 millions d'euros) en 2002 à 450 millions cette année, en vertu d'une disposition du Congrès américain autorisant les achats "humanitaires".
Solidarity Project".La Havane, le 20 octobre 2004. Objet: IVe Rencontre mondiale de correspondants de guerre:
Déclaration Finale
Nous refusons l'idée de bons et de mauvais terroristes. Pendant quarante ans nous, femmes et hommes de la presse, nous nous sommes disputés pour être nommés correspondants de guerre, pour être là où nos vies sont menacées, sur le front de bataille du monde. Cette occasion exceptionnelle nous permet de connaître, de première main, les horreurs de la guerre; c'est pour cela qu'en nous réunissant à La Havane, nous consacrons notre travail à la lutte pour la paix, aujourd'hui plus menacée que jamais.
Durant les dernières agressions bellicistes contre des pays du tiers monde comme la Yougoslavie, l'Afghanistan, l'Irak et la Palestine, des organismes et correspondants de la presse, de la radio et de la télévision qui ont essayé de transmettre la vérité au monde ont été quotidiennement la cible d'attaques directes et délibérées.
En conséquence, des dizaines de confrères journalistes ont perdu la vie ou ont été blessés au cours des derniers mois, dont certains dans des circonstances qui relèvent plus de l'assassinat que des «dégâts collatéraux», alors que les commandements militaires refusent d'enquêter sérieusement sur ce sujet. Il nous a été donné de vivre au XXIe siècle, qui devrait être un siècle sans guerres et qui se révèle très belliqueux. Aujourd'hui plus que jamais, les victimes sont les peuples des pays faibles et sous-développés et les journalistes qui essaient de dire la vérité.
Ces dangers concernent aussi Cuba, victime du blocus, et agressée par la plus grande puissance militaire de l'histoire que l'Administration actuelle considère comme son ennemie et qui cherche n'importe quel prétexte pour réaliser son obsession maladive de l'envahir. Nous rejetons les nouveaux plans d'agression contre l'Île de la Dignité, soumise depuis 45 ans déjà à un harcèlement systématique qui ressemble davantage à une guerre véritable qu'à un blocus.
Nous appelons ardemment la communauté internationale et nos confrères du monde entier à nous rejoindre pour lutter ensemble pour la paix. Une agression militaire envers Cuba se traduirait en souffrances et en morts pour les peuples cubain et nord-américain.
Ce bellicisme a aussi des manifestations médiatiques, notamment les campagnes de manipulation de l'information destinées à tromper l'opinion publique internationale, et qui vont des généralisations les plus simples aux mensonges les plus grossiers, comme celui selon lequel l'Irak possédait des armes de destruction massive et entretenait des liens avec Al-Qaida, et que les soldats américains seraient accueillis en libérateurs. La manipulation est devenue un terrorisme sémantique, organisé, répandu et financé depuis Washington, auquel collaborent la plupart des médias pour abuser les peuples. Tel est le cas des prétendus «journalistes indépendants» qui répondent uniquement aux intérêts du gouvernement nord-américain.
Cette propagande influence même les journalistes, qui en viennent à utiliser ce langage mensonger, émaillé de clichés qui criminalisent les victimes et encensent les bourreaux.
Le terrorisme, origine supposée de ces conflits violents, fait aussi l'objet de manipulations et est devenu un alibi commode pour ces guerres et ces conflits du XXIe siècle.
Nous rejetons l'utilisation hypocrite du terme terroriste à des fins uniquement politiques. Nous refusons l'idée de bons et de mauvais terroristes. On ne peut pas accepter que le terme soit appliqué aux Arabes et qu'on soit complaisant envers les Israéliens. On ne peut pas oublier qu'Israël occupe des territoires palestiniens et syriens depuis 37 ans et qu'il expulse, frappe et assassine le peuple palestinien pendant que les États-Unis paralysent l'action internationale en opposant leur veto à de simples paroles de condamnation.
Nous demandons le respect des résolutions de l'ONU dans le cas palestinien et le droit des réfugiés à retourner dans leur patrie.
Nous réclamons aussi la remise en liberté des cinq Cubains condamnés à Miami, qui après avoir infiltré les groupes terroristes informaient sur leurs activités afin de les neutraliser. Nous rejetons aussi les actions de déstabilisation réalisées depuis Washington et Miami contre le gouvernement librement élu du Venezuela.
La communauté internationale ne peut accepter un retour au passé, qu'il s'agisse des actions fomentant la subversion au sein de la société civile (toujours utilisées contre Cuba et le Venezuela) ou des interventions militaires directes des États-Unis.
La manipulation de l'information peut adopter de multiples formes, et il faut être vigilants et les démasquer, car ce sont des instruments destinés à justifier les agressions militaires de l'empire contre les pays qui en vertu de la volonté impériale, deviennent les nouvelles cibles de leur politique. Nous condamnons l'assassinat exécuté de sang-froid lorsqu'un tank des
forces d'occupation US a pris pour cible le balcon de l'hôtel Palestina de Bagdad, tuant plusieurs journalistes symbolisés par le caméraman José Couso, dont la famille a courageusement dénoncé l'attitude servile du gouvernement espagnol d'alors et celle de l'organisation Reporters sans frontières. Nous appelons ces jours-ci à faire une analyse de la guerre, de nos responsabilités et de nos expériences pour instaurer la paix. Pour aider à la sauvegarde des peuples, spécialement les personnes âgées, les femmes et les enfants.
Nous rejetons les opérations diversionnistes qui tentent de lier et d'identifier le travail des médias alternatifs avec le terrorisme alors qu'ils ne font qu'informer sur les mouvements légitimes de libération et de résistance et transmettre les véritables informations sur les faits que les grandes entreprises multimédiatiques au service des intérêts hégémoniques impériaux taisent ou déforment.
Nous rejetons les assassinats d'Arabes palestiniens, d'Africains et de Latino-Américains, au nom de la liberté et de la démocratie.
Nous proposons la création d'un Tribunal international, composé de personnalités prestigieuses, pour enquêter sur les crimes de guerre et les punir. Nous demandons que l'exercice de notre profession soit davantage respecté, spécialement dans les zones de guerre où de plus en plus de journalistes meurent ou subissent de mauvais traitements et ont de plus en plus de mal à s'acquitter de leur devoir d'informer.
Cette IVe Rencontre mondiale de correspondants de guerre nous a permis de partager des expériences et de réfléchir sur des aspects cruciaux de notre responsabilité sociale en tant que journalistes dans les circonstances actuelles et futures, conscients que notre attitude contribue aussi à conjurer les dangers qui menacent l'humanité.
Nous appelons à l'union pour que l'on cesse d'attaquer notre métier, convaincus que grâce à notre travail la paix fera partie de ce monde meilleur qui déjà s'annonce possible.
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