L'ouragan Jeanne: 1500 morts en Haïti. Comment est-ce possible?

«J'ai perdu mes enfants et il n'y a rien que je puisse faire», pleurait Jesner Estimable, un sans-abri de 35 ans. Jesner est parmi les 250.000 sans-abri, victimes de l'ouragan Jeanne qui a frappé Haïti les 18 et 19 septembre. Comment comprendre cette catastrophe? Nous l'avons demandé à Joseph Roney, Haïtien résidant à Bruxelles.

Tony Busselen
06-10-2004

Gonaïves, douze jours après l'ouragan. (Photo Belga)

1515 morts et 1056 disparus: c'est un bilan extrêmement lourd. Comment cela est-il possible?

Joseph Roney. Il y a d'abord la déforestation: dans mon pays 98% des forêts ont disparus. Cela cause d'énormes dégâts car il est évident qu'il n'y a aucune protection contre la tempête. Mais cette déforestation n'est pas seulement un phénomène naturel: c'est le résultat de la domination des puissances extérieures qui depuis de longues décennies s'appuient sur une oligarchie antinationale et sans aucun état d'âme pour le peuple haïtien. La plus grande forêt en Haïti, par exemple, a été dévastée au début des années 60 pour le compte d'une société privée qui était la propriété de dignitaires du régime parmi lesquels l'épouse du fameux dictateur Duvalier. Il s'agit de la forêt des pins qui se situait au sud de Port-Au-Prince. On a coupé tous les arbres de cette forêt au profit des sociétés américains qui fabriquaient de l'huile de résine destinée à l'aéronautique. Et ils ont négligé de planter des nouveaux arbres. Cette opération a été très bénéfique pour Madame Duvalier et ses associés. Mais aujourd'hui la forêt a complètement disparu.

Cette déforestation serait aussi la conséquence de la pauvreté extrême dans laquelle vivent la grande majorité des Haïtiens.

Joseph Roney. D'abord il faut comprendre que cette pauvreté est le résultat de la dévastation de l'économie de mon pays. Nous sommes devenus importateurs de plusieurs produits (par exemple le sucre, le ciment etc.), dont nous étions jadis exportateurs. Ces activités ont été détruites par les importations à bas prix par les multinationales américaines et par une gestion imprévoyante de la part de la bourgeoisie haïtienne. Et effectivement, aujourd'hui, la grande majorité des habitants vivent dans une pauvreté extrême et le seul combustible dont ils disposent, c'est le charbon de bois. Beaucoup de paysans survivent en coupant le bois. Ils le mettent dans un four pour en faire du charbon et ensuite ils le vendent sur le marché dans les villes. Ce charbon est le seul moyen qui permet aux gens de cuisiner. La dévastation causée par la tempête et la déforestation est donc le résultat du capitalisme effréné qui règne en Haïti depuis de longues décennies.

On a vu à la télévision des scènes de pillages de la population qui empêchait ainsi la distribution de l'aide humanitaire.

Joseph Roney. Ce désordre est le résultat de la crise permanente dans laquelle vivent les haïtiens mais aussi de la politique subversive des gouvernements américains successifs envers mon pays. Ils n'ont jamais hésité à appuyer des milices et des bandes armées pour créer le désordre et pour justifier leurs interventions et faire des coups d'État quand ils le trouvaient nécessaire. En décembre 2003 et janvier 2004 ils ont appuyé des bandes armées encadrées par d'anciens officiers militaires et des cadres du parti fasciste FRAP. Ces gens agissaient comme des «incontrôlés» qui voulaient exprimer soi-disant une colère populaire contre le président Aristide. En réalité il s'agissait d'une force téléguidée par les Américains. Ensuite, vers la fin février, Washington a envoyé ses troupes pour arrêter l'ancien président haïtien Aristide et pour l'envoyer à l'étranger. Depuis, ces bandes continuent à créer la terreur et le désordre. Les deux derniers mois, ces milices ont chassé et dissout la police de différentes casernes dans les grandes villes du pays. Ils ont repeint toutes ces casernes dans la couleur jaune. C'est la couleur de l'ancienne armée du dictateur Duvalier. Cela est un signal à la population qu'aucune tentative d'organisation populaire ne sera tolérée. Il règne donc une peur et une anarchie permanentes dans mon pays.

Est-ce que l'armée américaine n'était pas intervenue aux côtés de troupes françaises et canadiennes pour éviter le chaos après la chute d'Aristide, en février?

Joseph Roney. C'est vrai mais ce n'était pas pour éviter le chaos, c'était pour renverser Aristide et pour réprimer toute résistance de la part de la population. Ensuite ces troupes ont été remplacées en juin dernier par des casques bleus. A aucun moment les américains ne se sont souciés de la gestion du pays, cela ne les intéresse nullement. Je veux mentionner deux faits qui illustrent bien cette attitude irresponsable de la part des Américains et de leurs agents haïtiens. Quand en mai dernier des pluies diluviennes ont fait 1.469 morts, le colonel américain Glen Sachtleben, qui dirigeait cette force multinationale, faisait savoir que «l'aide humanitaire n'était pas dans le mandat de ses troupes».

Un autre exemple, c'est bien l'attitude envers les 459 médecins cubains qui sont présents dans mon pays. Depuis que le gouvernement fantoche a pris le pouvoir après la chute d'Aristide, ils refusent simplement tout contact avec ces médecins parce qu'ils viennent de «l'ennemi communiste». Or il s'agit bien du corps médical le plus performant qui est présent pour le moment en Haïti. Ils voudraient bien les chasser, mais ils ne peuvent pas car la population n'accepterait pas. Ces médecins continuent leur travail à côté de la population dans les conditions que l'on peut s'imaginer, sans aucune coordination avec l'opération d'aide officielle dirigée par le gouvernement. C'est scandaleux.

Comment comprendre cette volonté des Américains de contrôler Haïti, apparemment ils n'ont pas beaucoup de motifs économiques, ni l'intention de réorganiser le pays en vue d'une exploitation systématique par leurs multinationales.

Joseph Roney. Pour les multinationales et le gouvernement américains Haïti a deux fonctions: d'abord livrer des travailleurs bon marché, dans des zones franches où ils peuvent installer des usines d'assemblages. Ensuite il suffit de regarder la carte pour comprendre qu'Haïti a une position stratégique en vue d'une éventuelle agression contre Cuba. Il y a une base secrète souterraine de l'armée américaine au Mont St Nicolas. Personne ne peut s'approcher de cette base militaire et l'on ne peut que deviner ce qui s'y passe. Il faut regarder le sort du peuple haïtien aujourd'hui pour comprendre à quoi les Cubains peuvent s'attendre si les États-Unis réussissaient à renverser le socialisme à Cuba.

Cliquez ici pour retourner au NSC Édition Française, vol. 3, #2