Un grain de sable qui peut faire s'écrouler l'économie mondiale
Pourquoi cette hausse du prix du pétrole? Quelle est l'influence de l'économie chinoise? Et celle de nos modes de consommation énergétiques? Y a-t-il un risque de crise mondiale généralisée? Les réponses de l'économiste Henri Houben.
Marco Louvier
Le poids des géants du pétrole et de l'industrie automobile est terriblement important. Le monde politique ne fait pas grande chose sans leur approbation. On ne peut changer le modèle de consommation basé sur l'auto sans se heurter à ces multinationales.
A quoi est dû le boom actuel des prix pétroliers?
Henri Houben. Les prix actuels qui, hors inflation, restent tout de même inférieurs à ceux du choc pétrolier de 1973 ú sont la conséquence d'une hausse de la demande de pétrole, hausse que l'offre ne parvient pas à suivre. La croissance de cette demande vient pour un tiers de la Chine. Celle-ci fait partie des principaux pays producteurs de pétrole du monde, avec l'Arabie saoudite, les États-Unis, la Russie, l'Iran et le Mexique. Mais depuis 1993, elle est au maximum de ses capacités de production. Le développement chinois ú une croissance qui atteint 7 ou 8% par an depuis des années ú ne cesse d'augmenter ses besoins en pétrole, ce qui l'oblige à importer.
Quant à l'offre mondiale de pétrole, elle a aussi évolué ces dernières années. Le premier changement est l'affaiblissement de l'OPEP, le groupe des pays exportateurs de pétrole. Auparavant, le pétrole était vendu après négociations, pays par pays. Les pays de l'OPEP avaient donc une position de force dans ces négociations. Aujourd'hui, le prix est fixé par le marché. En ce moment, le pétrole se vend à 48 dollars le baril. La semaine prochaine, cela peut être 52 ou 45; c'est le marché qui décide.
Deuxièmement, l'exploitation du pétrole a augmenté sur tous les continents. Amérique latine, Afrique, Mer du Nord, ex-républiques soviétiques... Aujourd'hui, la flexibilité sur l'offre est très faible, le seul pays pouvant ajuster sa production étant l'Arabie saoudite.
Depuis la chute du Mur de Berlin et surtout depuis l'éclatement de l'Union soviétique en 1991, les États-Unis tentent de contrôler le plus possible de pays producteurs de pétrole. Ce qui explique la guerre en Irak, la tentative de coup d'État au Venezuela, l'avance des États-Unis sur le continent africain, le soutien voilé des Américains pour les séparatistes tchétchènes. Toutes ces guerres pour le pétrole rendent le marché très incertain. Cela aussi fait monter les prix.
Les États-Unis pourraient écouler sur le marché une partie de leurs réserves stratégiques de pétrole...
Henri Houben. Oui, leurs réserves stratégiques dépassent nettement les quantités recommandées par l'Agence internationale de l'énergie. Mais leur stratégie de guerre les pousse à garder des réserves importantes: si un conflit impliquant un pays producteur entraîne un arrêt de l'exportation de pétrole, les USA ont assez de réserves pour y faire face.
Selon certains, pour résoudre la crise pétrolière, il faut modifier notre comportement de consommateur...
Henri Houben. Ce n'est pas le consommateur qui fixe le mode de consommation, ce sont les entreprises et l'État. Si les transports en commun étaient moins chers, moins bondés, plus fréquents, il est clair qu'on utiliserait moins les voitures. De même, si nos entreprises recherchaient moins une flexibilité maximale, il y aurait moins de camions sur les routes. Il n'est évidemment pas question de supprimer totalement les autos, mais pour se rendre au boulot par exemple, ce qui se fait à des heures relativement fixes, un bon réseau de transports en commun conviendrait parfaitement.
Seulement, regardez le poids des multinationales du pétrole et de l'automobile. On ne peut changer le modèle de consommation sans toucher au pouvoir des multinationales.
La crise pétrolière peut-elle conduire à une crise générale de l'économie mondiale?
Henri Houben. Le problème n'est pas en soi le pétrole. Il est surtout que le système capitaliste mondial est fondamentalement instable. Le déficit extérieur des États-Unis dépasse 500 milliards de dollars par an: chaque heure, il faut en moyenne 50 millions de dollars venant du reste du monde pour financer l'économie américaine.
Quant à l'endettement des États-Unis, il représente plus de 200% du produit intérieur brut (richesse produite annuellement). A titre de comparaison, lors du krach de 1929, l'endettement se situait à 140% du PIB. Or, le niveau des dettes a été l'un des éléments déterminants à l'origine de la grande crise des années 30. Les dettes des Américains, très élevées, étaient garanties par des actions dont les cours étaient surévalués. Au moment du krach, quand le cours des actions a plongé, les garanties se sont volatilisées. Les banquiers n'ont plus fait confiance et tout a déraillé.
Aujourd'hui, les dettes continuent de grimper et aucun organisme, aucune entreprise ne dit stop. Dans un système aussi instable, le moindre petit grain de sable peut tout faire dérailler selon un effet de domino. Ce grain de sable peut être notamment le prix du pétrole. Sachant que plus l'endettement et la spéculation sont importants, plus petit peut être ce grain de sable dévastateur...
Réactions
1. Laurent Duprès (1 septembre 2004)
Je ne partage pas entièrement le point de vue de Henri Houben. Il me semble assez clair que le premier perdant dans la hausse des prix pétroliers est l'Europe, car il s'agit sans doute d'une région du monde où le pétrole ne jaillit quasiment pas. Lorsque la presse invoque la demande des pays émergent tels que l'Inde ou la Chine, je lis surtout la préoccupation eurocentriste des capitalistes européens. L'Inde et la Chine, qui comptent ensemble la moitié des habitants de la planète, sont de très pauvres consommateurs. Aussi, il est faux de croire qu'ils dépendent structurellement du pétrole. C'est par exemple lors du deuxième choc pétrolier (1979) que l'économie chinoise a connu son premier coup d'accélérateur. Actuellement, ces pays connaissent de très hauts taux de croissance, dus essentiellement à la gestion étatique et parallèle par rapport aux forces de production capitalistes occidentales. Dès lors, nul ne s'étonne plus que le gouvernement russe fasse tout pour récupérer Ioukos et garder Gazprom, comme s'il s'agissait d'une épée de Damoclès pour repousser les velléités belliqueuses de l'OTAN.
La hausse du prix du pétrole a pour sa part témoigné d'une aggravation des tensions au sein même du système capitaliste, où les États-Unis ont besoin avant tout de support politique en Europe, support que certains tentent de monnayer au prix fort, trop fort !
Laurent Duprès.
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