En Ukraine, le candidat pro-Américain Victor Ioutchenko a gagné les élections. Les médias occidentaux jubilent: «Démocratique et honnête». Notre correspondant Jef Bossuyt a suivi la campagne sur place. Et il est arrivé à de toutes autres conclusions. Jef Bossuyt (Solidaire)
Ioutchenko a reçu le soutien du parti fasciste UNA-UNSO. Les fascistes servent de «service d'ordre» durant les manifestations. «Par la victoire de Ioutchenko, la classe ouvrière devra bientôt se battre contre un nationalisme extrême et agressif, proche du fascisme» (Photos archive)
Kiev, 19 décembre. Les putchistes inondent la capitale. Impossible de les
éviter. Au métro de la place de l'Indépendance, l'équipe de propagande de
Ioutchenko me file un ruban orange dans les mains et insiste pour que je
l'attache sur ma veste. Sur la place même, l'état-major de Ioutchenko a installé
24 tentes de l'armée numérotées et chauffées. Des malabars en
uniforme-camouflage avec des bracelets orange et des portables font la garde.
Les équipes de jeunes de Ioutchenko distribuent des dépliants. Ils appellent les
États-Unis et l'Europe à chasser le président Koutchma. Il s'agit de dépliants
coûteux qu'ils n'ont pas pu payer eux-mêmes avec leurs bourses d'études
misérables.
La rue Kresjatik est occupée dans toute sa longueur par les tentes des
«services d'ordre» de Ioutchenko, les fascistes de UNA-UNSO. Les drapeaux
rouge-blanc des groupes de choc géorgiens Kmara1 flottent à côté du drapeau rouge-noir de Bandera, le collaborateur nazi ukrainien pendant la Deuxième
Guerre mondiale. Au coin, devant le trottoir de l'institut Fullbright, se
trouvent les Mercedes et les 4x4 tout-terrain, ornés de rubans oranges.
Les rapports de force ont radicalement changé depuis que le Parlement a annulé les résultats électoraux, ce qui n'est pas de sa compétence. Les revendications des États-Unis et de l'Union européenne sont entièrement rencontrées. La nouvelle loi électorale rend impossible aux millions d'invalides et de personnes âgées de voter encore à la maison, car ils doivent déposer dans les trois jours un acte notarié. La commission électorale a été renvoyée et la nouvelle commission est noyautée par les partisans de Ioutchenko. Quasiment toutes les télévisions, à l'exception de Ukraina, se sont rangées à ses côtés.
Où sont les communistes?
Je prends contact avec les organisations communistes. Elles sont au nombre de trois:
Je rencontre d'abord les camarades de l'Union des Communistes. Ils m'invitent d'emblée à une réunion. Michail, un ouvrier, y explique: «Dans notre usine, la pression des ouvriers est forte. Le bourgmestre fait les commandes et il est pour Ioutchenko. Il a exigé de mettre en permanence au service de la campagne trois tentes et 15 personnes. J'ai dit au chef avoir voté pour l'autre candidat Ianoukovitch. Entre quatre yeux il m'a dit: 'Moi aussi, mais je dois faire cela du directeur.' La majorité dans mon usine a voté Ioutchenko car ils sont ú et on peut les comprendre ú 'contre le pouvoir' et ils pensent que chaque changement est meilleur que ce pouvoir.»
Jouri, ouvrier du bâtiment: «Après les élections, nous voyions, du haut du chantier, arriver de l'Ouest ces colonnes de bus et de voitures avec les rubans oranges. Ils ont dû préparer cela longtemps à l'avance. Beaucoup de gens pensent qu'ils vont vivre comme aux États-Unis s'ils votent Ioutchenko. Je leur dis alors: 'Non, vous vivrez comme en Amérique latine. Ils vous trompent, comme ils vous ont trompés en 1991, et vous allez le regretter bien vite.»
Natasja, institutrice: «Chez nous à l'école, la direction a exigé une contribution 'volontaire' de 100 griven (14 euros) pour le fond de Ioutchenko. Celui qui refusait n'avait plus droit à la poignée de main le matin. Notre directeur a transmis l'argent et les noms de ceux qui ont versé. Je demandais: 'Comment as-tu pu faire cela en mon nom? Tu sais quand-même que je vote Ianoukovitch.' Il a répondu: 'Ma petite, je le sais, mais Ioutchenko va arriver au pouvoir et alors des têtes vont tomber.»
Tirer les leçons d'une défaite amère
Le Parti Communiste d'Ukraine se trouve dans une crise grave. Au premier tour, le président du parti Simonenko a chuté de 22% à 5% des voix. Lors du deuxième tour, le parti a lancé comme mot d'ordre: «votez contre les deux» et s'est mis de ce fait hors-jeu. Lorsque Ioutchenko a exigé que le Parlement annule les élections, le CPOe a même voté avec lui. La base ouvrière du CPOe refuse d'avaler cela, et l'on entend de plus en plus l'exigence d'une autre politique. J'ai parlé à quelques cadres de ce parti.
Le parlementaire CPOe Leonid Gratsj: «Depuis qu'on a laissé faire Gorbatchev, il y a treize ans, je suis émotionnellement déçu. Nous n'étions pas un parti de la lutte. De ce fait, nous avons donné l'occasion à l'adversaire de se présenter comme «combattant contre le régime pourri» et de récolter 14 millions de voix. A Simforopol, dix mille personnes se sont rassemblées spontanément en meeting, contre Ioutchenko, contre l'OTAN et le fascisme. L'expérience montre que si nous prenons ouvertement position pour cela, alors notre autorité s'accroît.»
Le rédacteur en chef de l'hebdomadaire «Classe ouvrière» et parlementaire du CPOe Alexander Bondartsjoek: «La destruction de l'Union soviétique a provoqué un énorme abîme social, déception, chômage et pauvreté dont profitent les réactionnaires oranges pro-Américains. Nous, communistes, avons malheureusement trop souvent misé sur les élections. Notre chasse aux sièges parlementaires et présidentiel, notre programme dans lequel ne figurait même plus le mot socialisme, a seulement provoqué chez les masses mécontentes le renforcement de l'idée de «capitalisme honnête et élections honnêtes». Par la victoire de Ioutchenko, la classe ouvrière devra bientôt se battre contre un nationalisme extrême et agressif, proche du fascisme.»
1. Kmara sont des milices géorgiennes créées sur l'exemple de Otpor en Serbie. Otpor était à la base de la chute de Milosevic en 2000. Otpor est une création d'agents secrets et d'officiers américains comme le colonel Robert Helvy. En 2003, il encadrait Kmara qui jouait un rôle décisif dans le coup d'Etat contre le président Chevarnadze. Le 21 novembre, le dirigeant d'Otpor, Aleksandar Maric, était arrêté en Ukraine.
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