Nouvelles Internationales
«Plan Est» et génocide nazi: de nouveaux éclairages d’historiens allemands
Par Jean-Marie Chauvier
Il y a soixante ans, le 12 juin 1942, Himmler rendait public le «Plan général Est». Ce projet gigantesque prévoyait la déportation en Sibérie de 30 millions de Slaves et la colonisation, par 5 millions d’Allemands «de souche» des territoires occupés de Pologne, d’Union soviétique, de Bohême-Moravie ainsi que de la Ruthénie (actuelle Transcarpatie, en Ukraine). Les dirigeants nazis - notamment le maréchal Göring, dès le 23 mai 1941- avaient d’ailleurs prévu «la mort par la faim» de 20 à 30 millions de Soviétiques, soit des peuples slaves considérés comme «Untermenschen». Les juifs étaient tout spécialement visés. De fait, l’invasion de l’URSS avait commencé le 22 juin 1941 et, six mois plus tard, fin 1941, 2 millions de prisonniers soviétiques avaient été exterminés, ainsi que 900.000 juifs, sans parler des soldats de l’armée rouge tués au combat.
Les populations biélorusse, ukrainienne et russe allaient suivre, à la faveur de la répression des mouvements de partisans (résistants) - et des centaines de villages furent brûlés avec leurs habitants. Les mobiles et les «justifications» de ces massacres n’étaient pas de l’ordre de la «folie» criminelle ou du racisme exclusivement. Ils étaient multiples - économiques, politiques, racistes- ils évoluèrent rapidement en fonction du déroulement de la guerre. La débâcle de l’armée rouge, en 1941, fut une divine surprise pour les dirigeants allemands, mais son redressement ultérieur et la résistance populaire soviétique n’en ont pas moins complètement bousculé les plans nazis. Tel est le contexte des débuts du judéocide- autrement dit la destruction des juifs en tant que juifs- mis en œuvre dès l’opération «Barbarossa» (invasion de l’URSS) avant même que la conférence de Wannsee ne décide, en janvier 1942, de la «solution finale de la question juive», soit la liquidation envisagée de 11 millions de juifs. (Finalement, 5 à 6 millions seront mis à mort.) Explorer ce contexte encore malconnu, c’est ce qu’ont fait de jeunes historiens allemands à la faveur de l’ouverture des archives allemandes, polonaises et soviétiques ouvertes après la chute du mur en 1989. Leurs ouvrages étant ignorés dans le monde francophone, Dominique Vidal, historien et journaliste au «Monde Diplomatique» a entrepris de les révéler dans un livre intitulé «Les historiens allemands relisent la Shoah». Pour dissiper toute équivoque, précisons qu’il ne s’agit ni de «négationnistes», ni de «nouveaux historiens» du genre d’Ernst Nolte qui, il y a une dizaine d’années, avaient entrepris de relativiser le nazisme comme «phénomène réactif» à la barbarie de la révolution bolchévique et du stalinisme en Russie. Les idées fascistes et nazies, nées à la veille et dans le courant de la première guerre mondiale, le racisme et l’antisémitisme d’Adolf Hitler, son obsession du «judéobolchévisme», évidents dès le début des années vingt et largement partagés en Europe par l’extrême-droite et une partie de la droite conservatrice, les projets hitlériens de conquête et de colonisation à l’Est impliquant la dislocation de l’URSS, l’engagement progressif dans les pratiques de l’extermination sont suffisamment connus pour ne plus devoir souffrir discussion.
L’intérêt exceptionnel des travaux allemands que révèle Dominique Vidal est à la fois dans la mise en relief et en perspective des massacres perpétrés à l’Est, dont le judéocide, le démontage de leurs mobiles complexes et évolutifs, bref dans l’approche historique plutôt qu’idéologique ou morale de la genèse du génocide le plus délibéré, le mieux «pensé», le plus industriel et le plus intensif de tous les temps. Sans doute la «surprise» des nouveaux ouvrages venus d’Allemagne tient d’abord, tout simplement, dans le rappel de faits connus des spécialistes mais de plus en plus ignorés du grand public et des nouvelles générations: l’existence même d’un génocide des peuples slaves ! Le fait, par exemple, que des millions de Russes, Biélorusses et Ukrainiens (et d’autres ressortissants soviétiques!) ont été exterminés en tant qu’ «untermenschen», dont 3,5 millions de prisonniers de guerre soviétiques, les 600.000 victimes du blocus de Léningrad (St Petersbourg) une ville dont les nazis envisageaient la disparition, sans oublier les millions de partisans et de villageois massacrés pour leur implication réelle ou supposée dans la résistance. Ces faits sont parfois reconnus en tant que «crimes de guerre» et «crimes contre l’humanité», mais non comme génocide.
Des estimations récentes, russes et américaines, du bilan de la deuxième guerre mondiale attestent que plus de la moitié des victimes furent soviétiques: 26 à 27 millions. Mais les raisons des décès sont multiples, et depuis 1991, des historiens et journalistes russes soucieux d’instruire «le procès du communisme» insistent sur les responsabilités de Staline dans l’hécatombe et notamment la débâcle de 1941. Il reste qu’une grande partie des victimes est constituée de populations civiles et de prisonniers massacrés par les nazis. Or, il s’agit bien là- estiment les historiens allemands cités par Vidal- d’une extermination délibérée: «des dizaines de millions d’hommes devront sans aucun doute mourir de faim» explique le protocole final du 2 mai 1941 quant aux bases et modalités de l’invasion de l’URSS. L’objectif de 30 millions de morts soviétiques relève d’un «génocide planifié» obéissant pour une part, estiment les historiens allemands, à une «stratégie alimentaire» (éliminer les bouches inutilement nourries au profit de l’approvisionnement allemand) et, par ailleurs, à des considérations démographiques (l’excès de population rurale) et économiques à plus long terme (la nécessité de faire place aux colons allemands et de moderniser les industries). Simultanément, une partie des populations en voie ou non de liquidation physique sont réduites en esclavage pour les besoins de la grande industrie allemande, dont plusieurs firmes qui ont encore pignon sur rue aujourd’hui.
Dès lors, les historiens contestent l’idée très répandue du caractère purement irrationnel ou exclusivement antisémite du génocide, en ce compris le judéocide ou destruction du judaïsme, qui en est l’extrémité absolue. L’élimination, en Europe centrale et orientale, de vastes populations «encombrantes» relève d’une vision très élaborée, à laquelle participent d’éminents intellectuels de plusieurs disciplines, dont les démographes spécialistes de la surpopulation. Le racisme et spécialement la haine des juifs, associés au communisme, jouent bien entendu un rôle déterminant dans le judéocide, que la guerre à l’Est précipite et radicalise. On observera, au passage, l’importance de la chronologie: l’invasion de l’URSS, entamée le 22 juin 1941, s’accompagne de nombreux pogromes «de juifs et de communistes», dûment planifiés, et perpétrés par les einzatsgruppen allemands avec le concours parfois «spontané» des groupes nationalistes locaux (notamment baltes et ouest-ukrainiens). Des massacres de dizaines milliers de juifs ont lieu en septembre, notamment à Baby Yar (Kiev). A la même époque le Zyklon B est utilisé pour la première fois pour gazer 900 prisonniers soviétiques, en novembre-décembre des unités mobiles de gazage se répandent (y compris en Serbie) et des chambres à gaz fixes sont installées en Pologne, où le premier gazage de juifs a lieu le 8 décembre à Chelmno, l’endroit même où sont gazés 5000 tsyganes à la mi-janvier. La solution finale est décidée à Wannsee le 20 janvier, le «Plan général Est» est révélé le 12 juin, le gazage généralisé à Auschwitz commence en juillet... C’est l’époque où la France de Vichy rafle et livre aux nazis des milliers de juifs. En août-septembre commencent les déportations de Belgique et de Croatie. Mais une autre date importe, quelques mois plus tard: le 2 février 1943, c’est la capitulation allemande à Stalingrad, la bataille-pivot de la deuxième guerre mondiale, et la contre-offensive soviétique devient irréversible.
Il est déjà clair, à ce moment-là, sept mois après sa proclamation, que le «Plan général Est» ne sera pas réalisé, que les projets de colonisation avec tout ce qu’ils impliquent de déportations et d’extermination en URSS ne seront jamais réalisés. En revanche, le judéocide s’accélère avec la liquidation des ghettos juifs et l’extrême rentabilisation des chambres à gaz. Dominique Vidal retient aussi, des nouvelles recherches allemandes, la confirmation du rôle joué, dans le génocide, par les non-allemands des États alliés de Hitler (notamment roumain et croate), des légions SS de divers pays d’Europe, des milices auxiliaires recrutées dans les milieux nationalistes. Un chapitre d’une précision terrifiante à cet égard est consacré à la «solution finale» en Galicie orientale, autrement dit à cette région de l’Ouest ukrainien qui fut le bastion de l’OUN (Organisation des nationalistes ukrainiens). C’est dans ce contexte que «la police auxiliaire ukrainienne représente la moitié des forces de répression en Galicie orientale. Répartie dans tout le district, elle assume toutes les phases des persécutions antisémites, des arrestations aux exécutions, en passant par le creusement des fosses.»
Des complicités au sein des élites allemandes aux collaborations policières et populaires dans de nombreux pays d’Europe, des plus «civilisés» aux plus «arriérés», le génocide aura été, plutôt que le délire d’un homme ou d’une seule nation, l’œuvre collective et combinée de forces diversement intéressées à l’accomplissement du crime et cependant disposées à le pousser jusqu’aux pires extrémités. Explicitant sa démarche, Dominique Vidal suggère que la Shoah ne soit pas sacralisée au point de devenir extraterrestre et inintelligible: «Ce qui a été conçu et perpétré par des hommes peut être compris par les hommes. Sauf à capituler devant l’effrayant bulldozer de l’oubli et les médiocres querelles des négationnistes, nous n’avons d’autres choix que d’encourager la recherche historique comme l’effort pédagogique.». Avec d’autres, il veut «rapatrier la planète Auschwitz dans le monde des hommes».
Les héritiers de la collaboration active au nazisme et au génocide ont récemment obtenu, en Ukraine occidentale, des réhabilitations importantes, notamment de la division SS «Galicia». Ces forces nationalistes alliées à l’Allemagne sont présentées aujourd’hui comme une «résistance antisoviétique» légitime. Des cérémonies d’hommage aux anciens SS ont lieu régulièrement dans des villes d’Ukraine occidentale et de Lettonie - un sujet qu’on préfère taire en Occident, vu le rapprochement de ces pays avec l’OTAN et l’Union européenne et le rôle joué, dans leur «guérison du communisme», par des nationalistes ralliés à la démocratie libérale. En Belgique aussi, les anciens auxiliaires du nazisme bénéficient de complaisances silencieuses ou explicites. Le 5 mai 2001 avait lieu dans la région anversoise un rassemblement à la gloire des anciens SS flamands, à l’initiative de la fondation Sint-Maartensfond et avec la participation du ministre de l’intérieur flamand Johan Sauwens, de plusieurs militants du Vlaams Blok. Les participants ont entonné l’hymne de la légion flamande: «Nous brisons le bolchévisme, nous marchons à travers la Russie». Le St Maarteensfond a réédité, en 2000 et 2001, aux éditions De Krijger, un ouvrage intitulé «Vlamingen aan het oostfront», consacré aux exploits des légionnaires et SS flamands en URSS, mais extrêmement discret (un euphémisme !) quant aux aspects génocidaires de la guerre menée par l’Allemagne hitlérienne. Le premier volume comporte, entre autres illustrations de combats et d’emblèmes SS, une caricature typique du racisme nazi représentant un «prisonnier russe» aux traits sémites prononcés. A l’époque (été 2001) les ouvrages étaient en vente dans de grandes librairies flamandes.
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