Sale coup pour Bush en Asie centrale

Six pays exigent le retrait des troupes américaines d'Afghanistan, Ouzbékistan et Kirghizistan

Peter Franssen

La Chine, la Russie et quatre républiques d'Asie centrale ont sommé, début juillet, les États-unis de retirer leurs troupes de la région. Le 29 juillet, le ministre ouzbek des Affaires étrangères a signifié à l'ambassadeur des États-unis qu'ils avaient 180 jours pour retirer soldats et bases militaires d'Ouzbékistan.

Le Petit Poucet nargue l'Ogre géant. L'Ouzbékistan ne pouvait se permettre de défier les États-unis sans assurer ses arrières. C'est ce qu'il a fait. Lors de la session de clôture de l'assemblée annuelle du Groupe de Shanghai, début juillet, les États membres ont déclaré qu'il était temps pour les Américains de quitter l'Asie centrale et l'Afghanistan. Le groupe compte six membres: Russie, Chine, Ouzbékistan, Kazakhstan, Tadjikistan et Kirghizistan. Quatre pays ont le statut d'observateur: Inde, Pakistan, Mongolie et Iran.

Dans les jours qui ont suivi la conférence, les ministres des Affaires étrangères des États membres du Groupe de Shanghai ont réitéré une fois encore cette exigence, chacun séparément. Chaque fois, le ton était le suivant: nous ne posons pas d'ultimatum. Toutefois, vous êtes amicalement priés de faire savoir aujourd'hui quand vous allez quitter notre région et nous aimerions que vous vous y employiez au plus vite.

L'Asie centrale est cruciale pour l'Amérique

L'Asie centrale constitue une zone-charnière: sur l'axe nord-sud, entre la Russie et la Chine et, sur l'axe est-ouest, entre le Moyen et l'Extrême-Orient. Pour les Américains, le contrôle de l'Asie centrale est crucial s'ils veulent exercer une influence au sud de la Russie et au nord-ouest de la Chine et s'ils désirent réaliser leur empire américain en Asie. L'Asie centrale est également cruciale en raison de ses importantes réserves de pétrole et de gaz. Si les États-unis contrôlent ces réserves, ils ont automatiquement la possibilité d'exercer un chantage contre la Chine, qui importe beaucoup de gaz et de pétrole de l'Asie centrale.

C'est pourquoi, depuis la chute de l'Union soviétique (URSS), en 1991, ils ont tout fait pour s'assurer le contrôle de la région. Sous le président Clinton, les USA avaient obtenu des victoires importantes. Les républiques centre-asiatiques qui, jusqu'en 1991, faisaient partie de l'URSS, avaient signé des accords économiques avec Washington. Puis des accords militaires. Les Américains avaient délégué des instructeurs afin de former des unités militaires et des services de police. La plupart des officiers pro-américains avaient été envoyés aux États-unis pour y être modelés politiquement et idéologiquement. L'emprise américaine sur la région n'avait cessé de se resserrer.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont été l'occasion pour les États-unis d'annoncer «une guerre de 50 ans» contre «les réseaux terroristes dans 60 pays». Les républiques d'Asie centrale se sont ralliées à cet appel. L'armée américaine a pu utiliser leur territoire comme base d'attaque contre l'Afghanistan. En Kirghizistan, elle a pu transformer en base militaire l'ancien aéroport civil de Manas. En Ouzbékistan, elle a reçu la base militaire de Khanabad. En 2002, en Afghanistan, les Américains ont construit trois autres bases. A la fin de l'an dernier, ils ont encore entamé la construction de neuf nouvelles bases.

En ce moment, 2.500 de leurs hommes sont cantonnés en Ouzbékistan et Kirghizistan. En Afghanistan, ils ont 18.500 hommes sous commandement américain et 8.500 autres sous commandement de l'Otan. Le retour forcé de ces soldats et la fermeture des bases militaires signifieraient la fin de la stratégie initiée depuis 1991.

Washington exige une soumission servile

Deux raisons spécifiques suscitent la résistance des pays d'Asie centrale: les États-unis exigent d'eux une soumission servile et la présence des troupes US n'apporte pas la sécurité.

Quand l'ancien président de Géorgie, Chevardnadze, a déclaré qu'il voulait aussi traiter avec les Russes, les Américains ont organisé un putsch pour le remplacer. (Photo Belga)

Les dirigeants qui ne satisfont pas à 100% les exigences américaines risquent d'être destitués. C'est ce qui est arrivé à l'ancien président de la Géorgie, Édouard Chevardnadze. C'était un vieux pote des Américains, qui s'adressaient à lui par son diminutif Shevvy. Mais quand celui-ci a déclaré que, tout en préférant les Américains aux Russes, il désirait également collaborer avec la Russie, il a pu disposer. Les Américains ont organisé un putsch et sa place a été occupée par Mikheil Saakashvili, qui se met au garde-à-vous chaque fois qu'il entend le mot Amérique.

Plus tard, les Américains ont mis sur pied un scénario similaire en Ukraine. En mai, ils ont tenté la même chose en Ouzbékistan, mais sans succès. Shevvy avait prévenu le président ouzbek Karimov de ce qui se tramait. Les dirigeants de la région sont désormais bien conscients que, s'ils n'obéissent pas entièrement, les Américains vont tenter par tous les moyens de déstabiliser leur régime.

Deuxième point: les dirigeants des pays d'Asie centrale constatent que, malgré l'occupation US de l'Afghanistan et la présence militaire américaine, des groupes terroristes peuvent toujours, sans trop de difficulté, commettre des attentats sanglants en Ouzbékistan, Kirghizistan ou Tchétchénie.

En 2001-2002, beaucoup de dirigeants d'Asie centrale espéraient que l'offensive américaine en Afghanistan détruirait également les bases arrières des groupes terroristes déstabilisant leurs pays. Or, c'est le contraire qui se passe: alors que les troupes US combattent les talibans et tous les autres qui s'opposent à leur présence en Afghanistan, elles ne font rien contre les groupes islamistes séparatistes qui essaient de déstabiliser l'Asie centrale, le nord-ouest de la Chine et le sud-ouest de la Russie. Pour le président ouzbek Karimov, les terroristes infiltrent le territoire avec l'approbation et même l'aide de Washington. Si tel est le cas, les Américains feraient mieux de plier bagages, pensent beaucoup en Asie centrale.

Un plaidoyer sino-russe pour la paix et la coopération entre tous les pays

La déclaration du Groupe de Shanghai n'a rien d'un coup isolé. Elle a été précédée par des semaines d'entretiens diplomatiques qui auraient été impensables il y a cinq ans.

Alors que les États-unis n'arrivent pas à contrôler l'Afghanistan, les puissances régionales, la Chine, la Russie et l'Inde, évoluent vers une relation stratégique. Elles ont signé ensemble la déclaration du Groupe de Shanghai.
(Photo www.help-ev.de)

Principaux acteurs de ces entretiens: la Chine, la Russie et l'Inde. En juillet, leurs ministres des Affaires étrangères se sont réunis à Vladivostok. Déjà un événement en soi. Les trois ministres ont signé une déclaration indiquant que leur rencontre avait abouti à une «relation stratégique à trois partenaires».1 Le quotidien japonais Mainichi Shimbun écrit: «L'Inde, la Chine et la Russie sont en train de constituer un front qui, sur la scène internationale, se situe à la même hauteur que les États-unis.»

Après la rencontre de Vladivostok, le ministre indien de la Défense, Pranab Mukherjee, a déclaré à l'adresse des États-unis: «Il est impossible qu'un seul pays, aussi fort soit-il sur le plan économique et militaire, porte à lui seul la responsabilité de la paix et de l'ordre dans le monde.» 2

Le rapprochement Russie-Chine

Une seconde rencontre importante a eu lieu en préambule à l'assemblée du Groupe de Shanghai: celle entre le président russe Vladimir Poutine et le président chinois Hu Jintao. A partir de ce 18 août, 10.000 soldats chinois et russes participeront à des mançuvres militaires communes. Pour la première fois depuis 1958. Tout aussi unique, la déclaration commune de Vladimir Poutine et de Hu Jintao. Ce texte esquisse la façon dont la Chine et la Russie considèrent un ordre mondial équitable. La déclaration est une dénonciation cinglante de la politique étrangère du gouvernement Bush et un plaidoyer pour la paix et la coopération entre tous les pays.

Hu Jintao et Vladimir Poutine écrivent: «La tâche centrale, au 21e siècle, est le maintien de la paix, la stabilité et la sécurité pour tous; elle consiste à assurer le développement sur base de l'égalité, de l'inviolabilité de la souveraineté, du respect mutuel et du profit mutuel.» De son côté, le gouvernement Bush estime qu'il a le droit de faire la guerre contre l'Irak, l'Afghanistan, la Birmanie, la Corée du Nord, le Zimbabwe, l'Iran, la Syrie, le Soudan et Cuba, quand bon lui semble et sans le moindre égard pour la souveraineté de ces pays. Les hautes instances du gouvernement Bush disent même que, dans l'avenir, une guerre des États-unis contre la Chine et/ou la Russie est vraisemblable.

Hu Jintao et Vladimir Poutine écrivent: «Toutes les nations ont le droit de choisir leur propre voie de développement. Elles ont tout autant le droit de participer à la vie internationale. Les divergences d'opinions doivent être résolues de façon pacifique, sans action unilatérale ni menace de violence.» De son côté, le gouvernement Bush estime qu'il peut à sa guise dresser des listes de pays qu'il qualifie d'«États voyous», d'«avant-postes de la tyrannie» ou d'«axe du mal». Ces pays, ajoute le gouvernement Bush, peuvent se voir imposer un boycott et se faire balayer de la scène internationale. Quels sont ces pays et quelles sont les sanctions qu'on peut prendre contre eux, c'est le gouvernement seul Bush qui en décide, unilatéralement.

Hu Jintao et Vladimir Poutine écrivent: «Les pays du tiers monde constituent la majorité de la population mondiale. La communauté internationale doit consacrer plus d'attention à combler le fossé entre les pays développés et les pays sous-développés. La première voie, la plus importante, dans cette direction, est de faire en sorte que tous les pays de la communauté internationale tirent parti de la mondialisation sur un pied d'égalité.» De son côté, le gouvernement Bush estime que majorité ou minorité n'ont aucune importance et que l'ordre international est une question d'être le plus fort, économiquement et militairement, comme le sont les États-unis. Le gouvernement Bush estime en outre que la mondialisation consiste à contrôler des matières premières et des marchés de débouchés des autres pays, en premier lieu ceux du tiers monde. Pour le gouvernement Bush, mondialisation est donc synonyme d'américanisation.

Une issue pour le tiers monde

C'est un phénomène mondial: partout naissent des accords de coopération dirigés contre la domination américaine. C'est une bonne chose car, sans la rupture de cette domination, la paix et le développement économique sont impossibles.

L'appel du Groupe de Shanghai est significatif de l'évolution actuelle. En Asie, en Amérique latine et en Afrique naissent des liens de coopération dont les dirigeants disent qu'ils ne veulent ni domination américaine ni unilatéralisme, mais bien un ordre international et démocratique dans lequel tous les pays seront égaux et où les décisions seront prises collectivement, sans contrainte ni chantage.

Personne ne croit encore que la domination américaine apportera joie et bonheur dans le monde. En 2000, les pays riches, sous la direction des États-unis, promettaient une annulation des dettes du tiers monde pour un total de 100 milliards de dollars. Quatre ans plus tard, à peine 700 millions ont été annulés (0,7% de la promesse). En 2000, le pays du tiers monde qu'est la Chine promettait une annulation des dettes de l'Afrique à concurrence de 1,2 milliard de dollars. Quatre ans plus tard, cette annulation a été appliquée à 100%.

Sir Christopher Hum, ambassadeur de la Grande-Bretagne en Chine, relevait récemment: «L'impact de la Chine sur l'économie mondiale est extraordinairement grand. La croissance de l'économie chinoise a mené, tant en Chine que dans divers pays du tiers monde, à une réduction de la pauvreté. La Chine a fortement réduit, voire supprimé, les tarifs des importations en provenance de 25 pays africains.»3 Par contre, les États-unis instaurent chaque fois des tarifs élevés à l'importation lorsque des produits du tiers monde «menacent» leur marché.

La croissance économique en Chine et le progrès social constant dans ce pays sont, pour l'Afrique, l'Asie et l'Amérique latine, la preuve qu'il est possible de venir à bout du sous-développement. Mais pas si ces pays restent prisonniers des sempiternels rapports d'exploitation coloniale avec l'Occident. La croissance rapide de leur commerce avec la Chine leur donne l'alternative, une issue leur permettant d'y échapper.

Entre-temps, les Américains suscitent de jour en jour plus d'aversion dans le monde. Bush a désigné John Bolton au poste d'ambassadeur aux Nations unies. Bolton hait les Nations unies. Il déteste donc l'organisation internationale au sein de laquelle les pays pourraient discuter et atteindre collectivement des accords. Bush a désigné Paul Wolfowitz au poste de président de la Banque mondiale. Wolfowitz hait le tiers monde. Il hait donc les pays qui comptent sur la Banque mondiale pour obtenir du soutien financier.

La politique extérieure des États-unis ne vise qu'une chose: les intérêts de leurs propres multinationales et grandes banques. On assiste donc à un rapprochement entre la Chine, la Russie et l'Inde. On voit apparaître une alliance entre la Chine, l'Inde, le Brésil et l'Afrique du Sud. On voit se sceller des accords économiques très vastes entre l'Afrique et l'Asie. On voit comment, via aide et soutien mutuels, les pays latino-américains tentent de mettre hors de chez eux Bush et consorts. Progressivement, les États-unis se retrouvent dans l'isolement. A terme, il s'agit d'un coup fatal et mortel pour l'impérialisme américain. Mais peu le déploreront.

1. William Lam, Hu's Central Asian gamble to counter the US, China Brief, Jamestown Foundation, vol. 5, n° 15, 5 juillet 2005.
2. Washington draws India against China, People's Daily, 7 juillet 2005.
3. Christopher Hum, Opening Remarks of Commission for Africa, Beijing, 7 juin 2005.

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