Interview du professeur Pierre Piérart

Hiroshima: les manuels d'histoire mentent

Il y a juste soixante ans, l'arme atomique était larguée sur Hiroshima et Nagasaki. Pierre Piérart, infatigable pourfendeur des armes nucléaires, explique les véritables raisons ayant poussé les États-unis à lâcher la bombe.

Marco Van Hees

Pierre Piérart : «Attaquer des civils avec une telle arme, c'est clairement du terrorisme.» (Photo Solidaire, Marco Van Hees)

Les 6 et 8 août 1945, la bombe atomique est utilisée pour la seule fois dans l'histoire contre les villes japonaises Hiroshima et Nagasaki. Quelles en ont été les conséquences humaines?

Pierre Piérart. Terribles. La bombe n'explose pas au sol mais dans l'atmosphère. Une gigantesque boule de feu qui tue par brûlure. C'est son effet le plus mortel. A l'épicentre, la température atteint un million de degrés. Elle se réduit rapidement à mesure qu'on s'en éloigne, mais dans les 500 premiers mètres, il s'agit d'une véritable incinération. Il y a aussi l'effet de souffle: un déplacement d'air de 600 kilomètres/heure. Aucun bâtiment n'y résiste. Enfin, il y a la radioactivité.

Pour indiquer le nombre de morts d'Hiroshima, je retiens le chiffre à la fin de décembre 1945: 145.000 morts. Car quelque 70.000 personnes sont mortes dans les mois qui ont suivi, d'août à décembre 1945. Des brûlés qui auraient dû survivre à leurs brûlures mouraient de façon inexpliquée: à cause de la radioactivité. Elle a tué 30 à 50% de ces 70.000 victimes.

A Nagasaki, où la bombe au plutonium (celle d'Hiroshima était à l'uranium) n'a pas «parfaitement fonctionné», 70.000 personnes sont mortes également.

La radioactivité a continué à faire des dégâts par la suite

Pierre Piérart.

Oui, il y a les cancers, mais également d'autres maladies. La radioactivité s'attaque à la moëlle des os, ce qui cause des problèmes très graves sur les composantes du sang: globules rouges, globules blancs, plaquettes. Il y a aussi la paroi de l'intestin, qui encaisse beaucoup de radioactivité et se détruit, avec une éventuelle septicémie [infection généralisée du sang]. Une étude a évalué que dans la période de 1970 à 1990, le nombre de décès dus à Hiroshima représente 1% des victimes de 1945. Il est difficile d'évaluer le nombre de décès entre 1945 et 1970.

Au départ, la bombe atomique conçue par les États-unis a un tout autre but

Pierre Piérart. L'histoire de la bombe débute vers 1938-39, lorsqu'on imagine une réaction en chaîne sur base de la célèbre formule d'Einstein, E=mc2. Le physicien Szilard, ancien étudiant d'Einstein, va trouver celui-ci pour qu'il adresse une lettre au président américain Roosevelt: elle lui demande de préparer une bombe atomique à des fins défensives, car l'Allemagne nazie a le projet d'en fabriquer une.

Le programme américain, dénommé projet Manhattan, débute en 1942. Il va durer deux ans, coûter deux milliards de dollars de l'époque, mettre au travail 130.000 personnes dans trois grandes usines.

Le projet est tenu secret. Le Premier ministre britannique Churchill en est informé, mais pas les Soviétiques. Dès septembre 1944, Roosevelt et Churchill sont conscients que l'Allemagne ne possède pas l'arme nucléaire et ils envisagent de l'utiliser contre le Japon. Churchill voudra faire emprisonner le professeur Bohr, qui suggère d'informer les Soviétiques sur la nature du projet Manhattan.

Comment les États-unis vont-ils justifier l'utilisation offensive de l'arme atomique?

Pierre Piérart. Sur base d'un énorme mensonge repris par tous les manuels d'histoire: en obligeant le Japon à capituler, l'usage de la bombe aurait évité le sacrifice de 200.000 à un million de soldats américains, qui seraient morts lors d'une invasion de l'archipel.

Or, en juillet 1945, l'empereur du Japon envoie son fils pour négocier une paix, avec capitulation totale, mais respect de l'empereur. Seulement, on va faire traîner les choses. De plus, les chiffres avancés quant au nombre de victimes épargnées sont totalement fantaisistes. Surtout si on se rappelle que sur toute la guerre, les États-unis ont perdu 300.000 hommes. Des stratèges américains sérieux avaient analysé la question. Ils savaient que les Japonais étaient au bout du rouleau. 90% de leur aviation et de leur flotte étaient détruits, il ne restait rien de leur machine industrielle. Selon ces stratèges, le nombre de victimes aurait pu se situer entre 20.000 et 30.000.

Quelle est, dès lors, la motivation de Washington?

Pierre Piérart. Lors de la conférence de Yalta [qui réunit les dirigeants américains, britanniques et soviétiques en février 1945], l'URSS indique quand elle mettra fin au traité de non-agression qui la lie au Japon: trois mois après l'effondrement de l'Allemagne. Et effectivement, l'Armée rouge va traverser la Sibérie pour, le 8 août, envahir la Mandchourie, occupée par le Japon. Les États-unis se disent: ces salopards vont nous couper l'herbe sous le pied.

L'attitude du président américain Truman lors de la conférence de Potsdam est révélatrice. La conférence commence le 17 juillet. La veille, le premier essai nucléaire de l'histoire est mené à Alamogordo (Nouveau-Mexique). Durant la conférence, Truman est informé de la réussite de l'essai. A partir de ce moment, son attitude change du tout au tout. Au début, il est assez conciliant. Ensuite, il veut rentrer dare-dare pour terminer cette simagrée de Potsdam. Hiroshima sera un élément important marquant le déclenchement de la «guerre froide» qui va opposer États-unis et URSS dans les décennies suivantes.

Peut-on parler d'Hiroshima comme d'un acte terroriste?

Pierre Piérart. Attaquer des civils avec une telle arme, c'est clairement du terrorisme d'Etat. Mais la destruction de la ville allemande de Dresde par des bombardements conventionnels, en février 1945, a aussi été du terrorisme. Il n'y avait aucun objectif militaire. Le but était le même qu'à Hiroshima et Nagasaki: Churchill voulait intimider l'armée soviétique qui avançait à pas de loup.

Pierre Piérart est professeur honoraire de l'Université de Mons, vice-président de l'Association médicale pour la prévention de la guerre nucléaire (AMPGN), auteur de D'Hiroshima à Sarajevo. La bombe, la guerre froide et l'armée européenne, EPO, 1995.

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