Entretien

C’est une copie de l’entretien que Joséfina Garcia Aramburu m’a fait parvenir. Entretien qu’elle a fait pour une jeune femme et qui nous donne une idée de son attitude lors du procès. Dr Adélard Paquin

Peux-tu te présenter, expliquer le contexte dans lequel toi et tes camarades avaient été incarcérés une première fois en Espagne?

Je m'appelle Josefina Garcia Aramburu (Fina). Je suis militante du Parti Communiste d'Espagne (reconstitué), qui a été mis hors la loi en Espagne en mars 2003.J'ai 53 ans et j'ai été arrêtée pour la première fois en Espagne, en juillet 1976, lors d'un état d'exception au Pays Basque. Cela signifiait que tu étais jugée par un Tribunal militaire, bien qu'à l'époque le dictateur Franco été déjà mort et qu'apparemment, on jouit d'un gouvernement dit démocratique. Ce fut un capitaine de l'armée le premier « juge instructeur » que j'ai vu. Quelques mois après, notre dossier fut envoyé au Tribunal. d'Ordre Public, un tribunal d'exception « civil » de l'époque de Franco qui restait toujours en vigueur. En avril 1977, je fus relâché en liberté provisoire. On ne m'a jamais jugé pour ces faits. J'ai été arrêtée une deuxième fois, aussi en Espagne, accusée d'association illicite et propagande illégale, en 1979 ; on disait à l'époque que l'Espagne était un pays avec une démocratie jeune, mais forte. Loin de là! Les formes fascistes du pouvoir de l'époque de la dictature restaient toujours en place: même police, mêmes juges, mêmes lois répressives. Et voilà qu'on incarcérait les gens pour leurs idées. J'ai resté quelques mois en prison et je suis sortie en liberté provisoire sans avoir être jamais jugée pour ces faits.

Ma dernière arrestation en Espagne fut en 1983. J'étais à l'époque militante d'une organisation armée antifasciste, les GRAPO (Groupes de Résistance Antifasciste Premier d'Octobre). Deux ans après ma dernière sortie de prison, j'ai décidé de prendre les armes pour faire face à la guerre sale qui était en train de se développer en Espagne, pour faire face aux assassinats d'ouvriers qui luttaient contre la reconversion industrielle, aux assassinats commis aux deux côtés des Pyrénées par les bandes para-policières contre les militants politiques, syndicaux et même de citoyens sans aucun engagement politique. J'ai pris enfin les armes pour ouvrir le chemin au travail politique révolutionnaire qu'on ne pouvait presque pas développer. Cette fois, j'ai resté en prison jusqu'à février 2000, par suite des différentes peines lors des multiples procès que j'ai dû affronter dans cette étape.

Comment s'est passée l'arrestation en France ?

J'ai été arrêtée à Paris, avec mon compagnon, Joaquin Garrido Gonzàlez, le 18 juillet 2002. Dans cette même opération ont été arrêtés deux autres militants de notre Parti, un membre des Comités pour un Secours Rouge International (organisation de solidarité avec les prisonniers politiques), trois guérilleros des GRAPO et un vieux communiste. Mon compagnon et moi avons été arrêtés dans l'appartement où nous habitions. De noirs gorilles ont enfoncé la porte d'entrée et on nous a jeté par terre en nous frappant partout. J'ai fini avec une côte casée et un ciel tout bleu. On nous a emmené à la DNAT (division nationale antiterroriste) et on y a resté durant quatre jours, en application de la législation antiterroriste.

Comment s'est déroulée l'enquête internationale au cours de laquelle elle a eu lieu ?

Le juge Bruguière, bien connu parmi les avocats et les milieux politiques par ses méthodes inquisitoriales, ses menaces de tout genre et son anticommunisme viscéral, a été le juge chargé de notre instruction qui, dans sa plupart, a été réalisé par la garde civile espagnole. Durant trois ans, ils ont construit un dossier plein de mensonges et de manipulations si évidentes qui produisent une vraie honte. On pourrait en parler des heures et des heures.

LaGarde civile espagnole et son collaborateur parisien ont tenté de cacher la criminalisation de notre Parti avec de supposées données et des renseignements faussés. Ils disent, par exemple, que le PCE (r) et les GRAPO signent leurs communiqués ensemble, que l'organisation armée soutient économiquement le Parti, ils mélangent des organismes du PCE (r) et des GRAPO : Comité central avec Commando central, Commissions Politique, d'Organisation, de Propagande, d’International avec des divisions de Logistique, de Renseignements, d’Opérations... Mais ce ne sont que de grossières falsifications et des manipulations que nos avocats et nous-mêmes nous avons chargé de démonter lors du procès.

Le problème c'est que dans les dites démocraties européennes, on ne peut pas présenter en public la poursuite d'un parti politique, mais, par ailleurs, ils avaient besoin d'empêcher que plus de 30 ans d'histoire du PCE (r) en défense des intérêts et des objectifs politiques de la classe ouvrière et de dénonce de la frauduleuse réforme politique du régime fasciste espagnol soient mis en évidence lors du procès. Et ils avaient aussi besoin qu'il soit mis en évidence le montage canaille de l'accusation et le vrai objectif politique caché: la criminalisation des activités politiques du PCE (r).

Quel est le motif d'inculpation en Espagne? En France? Quels différents groupes touche-t-il? Combien de personnes cela concerne-t-il?

L'accusation en Espagne et en France c'est toujours la même : « associations de malfaiteurs en vue de commettre des actes de terrorisme ». Ici et en Espagne, « l'association de malfaiteurs » est un sac juridique large et vague à l'extrême, qui permet tout ou presque tout dans le domaine de la procédure. Il y a des personnes qui la comparent, et ils n'ont pas tort, avec la Patriot Act qui donne support juridique aux États-Unis aux détentions arbitraires, et illimitées dans le temps, des suspects présumés.

Dans notre cas, cette accusation a été accompagnée par un contexte très particulier. En septembre 2002, le mouvement espagnol approuva la « Loi des Partis » qui signifiait la poursuite de tous ceux qui n'étaient pas d'accord avec la pensée unique. À partir de ce moment-là, les mis hors la loi vont se succéder en cascade. Partis politiques, moyens d'expression, collectifs antirépressifs, associations culturelles et même les manifestants contre la guerre en Irak seront criminalisés comme terroristes. L'arrêt de mis hors la loi du PCE (r), tout un traité de tautologie fondé sur de grossiers mensonges et manipulations, fut dicté le 13 mars 2002. Comme par hasard, quelques jours après que monsieur Bruguière voyage en Espagne, eusse un entretien avec des autorités politiques et judiciaires et se plaigne devant elles qu'il était en train de mettre en accusation en France, à leur requête, un parti politique espagnol qui n'était pas illégal en Espagne. Dans cet arrêt, on a criminalisé notre Parti, les Comités pour un Secours Rouge International, l'organisation anarchiste Croix Noire, et l'association des avocats ALA (Association Libre des Avocats), entre autres. Plus de 20 personnes ont été incarcérés, en France et en Espagne, par suite de cet arrêt, dont la plupart continuent en prison. Et on peut arrêter des centaines, même de milliers de personnes si l'on veut. Nous tous sommes terroristes ! Tout est terrorisme! Voici le principe.

Quelle est ton analyse du comportement de la justice française? En quoi est-il absurde?

Je n'ai pas une connaissance profonde de la justice française, mais il ne le faut pas non plus pour savoir qu'il s'agit, en tout cas, d'une justice qui défend les intérêts d'une classe, de la bourgeoisie ; donc, c'est une justice faite à sa mesure, pas à la mesure du peuple. Cela dit, en ce qui concerne les procès à caractère politique, le moins qu'on peut dire c'est que les procès sont toujours une farce. Lorsque nous allons être jugés, nous savons d'avance que nous allons être condamnés ; en fin de compte, nous luttons contre ce système pourri qu'ils défendent. L'absurde est déjà le principe : la « justice », comme si s'était quelque chose d'impartial par-dessus tout, même des intérêts de la classe qu'elle représente.

Pourquoi la France peut-elle juger des Espagnols pour des actes «commis» en Espagne?

En théorie, la France ne peut pas juger des Espagnols pour des actes « commis » en Espagne c'est pourquoi on a mis en place, il y a longtemps, les procès d'extradition, aujourd’hui devenus « euro-ordres ». Cela dit, ils nous jugent ici, en France, sous l'accusation générique d'association de malfaiteurs, parce qu'ils ont décidé que le seul fait d'être en France avec de faux papiers fait de nous automatiquement des « malfaiteurs en vue de commettre des actes de terrorisme». En fait, nos avocats se sont bien attaqués à ce principe parce que nous n'avons pas commis aucun délit en France, sauf le fait d'avoir de faux papiers.

Quelle est selon toi la vraie raison de cette incarcération?

Il faut chercher la vraie raison de notre incarcération dans les intérêts politico-judiciaires des autorités espagnoles. En fait, on peut affirmer que notre condamnation fut dictée même avant d'avoir été arrêtés. Le PCE (r) n'avait jamais été condamné par terrorisme et jusqu'au moment de notre arrestation, il n'y avait aucun mandat d'arrêt contre nous en Espagne, ni aucun mandat d'arrêt international n'avait été délivré non plus. L'accusation d'association de malfaiteurs surgissait, comme le monde dans le mystère de la création, du néant. Mais cela faisait partie du plan que ses généreux associés de la Garde civile espagnole lui avaient adressé. Elle répondait aux intérêts politiques des autorités espagnoles et comptait sur l'accord collaborationniste des autorités françaises. On n'avait besoin de rien de plus.

Le seul rôle du Droit dans cette histoire est celui de donner un vernis juridique aux décisions politiques préalables. Il est aussi concluant à ce sujet qu'on ait accordé notre extradition en Espagne pour le même présumé délit"d'association de malfaiteurs" pour lequel nous sommes déjà mis en accusation ici, en France. En théorie, personne ne peut être jugé à deux reprises pour les mêmes faits. Mais ils avaient besoin de présenter des charges contre le PCE (r) en Espagne pour soutenir les procès en France. Et pour justifier la mise hors la loi du Parti en Espagne, et balayer au passage les membres des Comités pour un Secours Rouge International, des Associations des Parents et des Amis des prisonniers politiques et d'autres organisations antirépressives et de solidarité, ils avaient besoin de la poursuite en France de la "présumée direction de la bande PCE (r)-GRAPO".

Y a-t-il des violences régulières et quel type de violences? La censure du courrier est-elle courante? Les permis de visite sont-ils difficilement accordés?

Lors qu'une personne entre en prison, elle perd l'une des choses les plus appréciées : la liberté. On dirait que la seule chose qu'elle perd est sa liberté. Grosse erreur! La liberté est le premier maillon d'une chaîne de toute une série de choses qu'on va tenter d'arracher à tout prisonnier. La première d'elles se produit juste au moment d'être placé en détention. Ils t'obligent à perdre ton intimité personnelle, soit de bon gré soit par la force. Ton intimité est violée et humiliée jour après jour dans les nombreuses fouilles à nu qu'ils te font subir dans une prison, la plupart des fois sans aucune raison, simplement car « c'est le règlement! ». Ton intimité est violée tous les jours avec la censure systématique de ton courrier, de tes parloirs avec tes proches. Ils lisent tes lettres, celles que tu écris et celles que tu reçois, sans aucune raison, simplement parce que « c'est le règlement! ». Et tu n'as pas le droit non plus du parloir avec ta famille, tes amis ou tes proches. Il faut demander une autorisation pour chaque personne qui veut venir te voir et qui doit apporter deux photos carnet et une photocopie recto verso de la carte d'identité. La plupart des demandes sont refusées sans aucune raison, seulement parce que le juge ne le veut pas (lorsque tu es prévenu) ou parce l'administration pénitentiaire ne l'autorise pas non plus (lorsque tu es déjà condamné).

Ils violent aussi ta dignité personnelle. On le sent dans la façon de s'adresser à toi: le détenu reçoit toujours des ordres, la plupart des fois sans le droit de réponse ; en fait, le détenu n'est qu'un numéro. Le numéro d'écrou, le numéro qu’ils te demandent toujours pour t'identifier. C'est la dépersonnalisation des détenus, il s'agit de leurs arracher leurs caractères d'identification les plus personnels. Tout cela est accompagné de l'imposition d'une discipline quasi militaire à des personnes qui ne sont pas des militaires, et qui, par conséquent, ne doivent pas être soumises à une telle discipline. C'est une discipline dans le langage, dans les habitudes, dans les comportements qui mènent à faire des détenus presque des robots, des machines qui marchent et qui s'arrêtent à la voix des matons.

Il y a encore une autre chose tout à fait intolérable et qui concerne la santé, ou pour être plus précis, la relation entre le médecin et le patient. Il s'agit du code déontologique, voire la confidentialité du serment d'Hippocrate. Lors qu'un détenu doit être transféré à un hôpital, à part les nombreuses mesures de sécurité prises, y compris les menottes dans les mains et les entraves dans les pieds, le détenu est obligé à voir le médecin et à faire les différentes preuves devant les gendarmes et le surveillant de prison qui, bien entendu, écoutent tout dont on parle avec le médecin et qui, s'il le faut, te voient complètement nu.

L'administration pénitentiaire justifie ces mesures intolérables, et même considérées par de différents tribunaux partout dans le monde comme des attaques aux droits fondamentaux des personnes, en raison de la sécurité. C'est un argument complètement faux. Je peux assurer qu'on peut conjuguer sécurité et dignité, sécurité et intimité. On parle des tortures et sévices dans les prisons d'Irak et de Guantanamo, mais cela arrive aussi tous les jours dans les prisons de la France ; ici, on frappe un détenu jusqu'à lui casser des côtes (ou pire) simplement pour refuser l'humiliation d'une fouille à nu.

À propos des conditions de détention: comment sont les rapports avec les autres détenues? Comment sont en général les relations entre détenus et matons?

Les rapports avec la plupart des détentes sont toujours bons. Ici, on passe la plupart du temps dans la cellule (il y a deux heures par jour de promenade, c'est tout) ou participant aux différentes activités. Normalement, l'ambiance générale c'est bon. Mais cela n'empêche pas, comme arrive d'ailleurs dans la rue, qu'il y ait de conflits de temps en temps entre certaines détenues. Nous, les prisonnières politiques, avons une façon d'affronter la prison très différente à la plupart des détenus. Nous étudions, nous faisons de petits travaux littéraires (même, politiques) pour envoyer à nos amis, nous lisons et nous écrivons pas mal de lettres... Nous menons une vie organisée. On n'a pas vraiment le temps pour nous occuper de disputes pour de petites histoires.

Concernant les matons, les relations sont, dans la plupart, de respect. Mais il y a de disputes de temps en temps lorsqu'ils essaient de t'humilier. Pour nous, la dignité et l'intimité sont des choses « sacrées » et on ne supporte pas qu'on veille nous dénigrer. Mais s'ils font leur travail et qu'ils nous respectent, alors nous n'avons aucune envie d'être en dispute continue. Nous gardons nos énergies pour développer le travail que nous voulons mener à bien:c'est-à-dire, l'étude des textes des classiques du marxisme-léninisme,l'apprentissage du français ou de l'informatique, la lecture de romans en espagnol et même en français, l'écriture et quand on peut, de petits travaux manuels.

Comment s'est déroulé le procès? Comment l'analyses-tu?

Nous sommes vraiment satisfaits du procès que nous avons finalement réussi à faire. Chaque séance a été une vraie bataille, mais dans le sens le plus littéral du mot. Ila fallu se battre pour le droit de défense, le droit à la parole, l'imposant parla force jusqu'à l'expulsion. L'un de nous est expulsé ; l'autre essaie de continuer et se fait aussi expulser. L'autre continue et... on doit « soumettre» la position ennemie et alors oui, alors celui qui a le tour de parole doit «profiter » la fente qu'on a arrachée entre tous pour dire tout ce qu'on peut. Cela nous a coûté quelques « coups » et accrochages, mais dans la deuxième semaine nous avions déjà réussi à les démasquer.

Comme on le sait bien, pour les autorités politiques et judiciaires bourgeoises, que ce soit en France, en Espagne ou dans un autre pays occidental quelconque, c’est un axiome en usage que les idées ne sont pas criminalisées, qu'il n'y a pas de procès politiques, qu'il n'y a pas de prisonniers politiques. Donc, on ne peut pas se défendre de la seule façon que nous pouvons et devons le faire:en expliquant nos idées politiques et les motifs de notre lutte. C'est pourquoi ils ont besoin de ne pas nous laisser nous exprimer. Nous sommes un danger; nos idées peuvent prendre racines entre les masses populaires et il faut l'empêcher coûte que coûte. Et le Tribunal était fermement décidé à suivre au pied de la lettre les ordres reçus de ne pas nous laisser parler. Mais nous avons réussi à nous faire entendre et à démasquer une bonne partie des mensonges du dossier et même le Tribunal qui s'est toujours targué d'une façon d'agir tout à fait inquisitoriale.

Le bilan est donc positif, bien que nous sachions que nous sommes déjà condamnés. Notre situation personnelle est concluante. En fait, nous avons déjà accompli trois ans de cette condamnation. La seule chose qui nous reste à savoir maintenant c'est combien de plus nous devrons encore accomplir. Et on le saura le 12 janvier. Le procureur a demandé des peines entre les 3 et les 10 ans. Pour moi, la pétition est de 8 ans.

Josefîna Garcia Aramburu
Prisonnière Politique du PCE (r)
Parti Communiste d'Espagne (reconstitué)
Prison de Fresnes
902670P / C. 1 -D4 / ~, IAF
Allée des Thuyas
94261 Fresnes cedex

À Fresne, le 20 janvier, Fina avait déjà reçu sa sentence 15 ans, selon la directrice de la prison elle sera extradée au plus tard en août prochain. Nous lui souhaitons beaucoup de courage ainsi qu’à tous ses compagnons.

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