Albanie: quinze années sans syndicats
Traduit par Mandi Gueguen
Il y a quinze ans, l'Albanie amorçait la transition politique et économique avec la désintégration des usines, des coopératives agricoles, des entreprises publiques et le reclassement des travailleurs dans les entreprises privées fraîchement ouvertes. Alors que l'Albanie connaît toujours un chômage massif et ne sort pas du marasme économique, les syndicats ont brillé par leur absence tout au long de ce processus.
Par Ago Nezha
C'est dans ce paysage que naquirent et se développèrent des
syndicats qui devaient être les porte-parole des salariés au sommet de la
pyramide sociale. Ces garants des contacts entre les travailleurs et le
gouvernement sont apparus à la télévision comme une lumière d'espoir d'entente
cordiale et amicale.
Le chemin parcouru ces quinze années a été long, sans grandes réussites pour les droits des classes sociales qu'ils défendent. Le 20ème siècle finissait sur le début de l'intégration des travailleurs,avec leurs revendications et leurs intérêts, dans une société libre. Cette intégration est encore nouvelle chez nous et elle est conçue comme un processus social global, comprenant toutes les sphères de la vie : intégration dans les domaines sociaux, politiques, culturels, professionnels, économiques, familiaux et religieux. Au début de la démocratie, les travailleurs ne bénéficiaient d'aucune protection institutionnelle, ils étaient même dépouillés du droit fondamental à la vie, assuré uniquement par l'intégration spontanée dans la société. La désintégration de ce système a créé un chômage massif, ignoré par l'État et par la société, étant donné la situation de l'économie et de ses ressources.
Dans cette situation chaotique, une partie de la jeunesse a émigré, pour défier cette crise du changement de système qui a mis des milliers de travailleurs à la rue et a plongé de nombreuses familles dans la misère. Ces jeunes furent ainsi contraints de vendre à l'étranger leur force de travail à moindre coût pour gagner leur vie. L'autre partie des jeunes restés dans le pays, se mit à attendre l'ouverture d'un poste de travail, la création d'un secteur privé local ou les investissements d'un capital étranger.
Cette réalité a touché le plus les jeunes sans diplômes ou qualifications, mais aussi les jeunes intellectuels, dont les espoirs s'évanouissent et les perspectives s'assombrissent de jour en jour, les enfermant dans l'insatisfaction. C'est une désillusion douloureuse pour la nouvelle génération qui rêvait de prendre ses responsabilités pour faire avancer le développement économico-social et l'avenir du pays.
Aucune liberté n'est laissée aux capacités intellectuelles et aux énergies humaines. Les travailleurs se sentent discriminés par les patrons, qu'ils soient albanais ou étrangers. Sans parler des conditions de travail, des bas salaires, de la sécurité de l'emploi, aujourd'hui encore, quinze ans après, dans l'économie du marché libre, les travailleurs ne sont pas assurés.
Des syndicats inadaptés à l'époque
La réaction des syndicats peine à suivre le rythme de l'époque. Ils ne s'expriment sur les causes du chômage ou de fermeture de nombreux de postes de travail ou sur l'adoption de mesures politico-économiques, conjoncturelles et monétaires pour combattre le phénomène d'irresponsabilité institutionnelle. Sur le plan social intérieur, certains facteurs qui ont une influence négative sur la situation de l'emploi - taxes élevées des petites entreprises ; obligations injustes à divers types d'entreprises ; concurrence illégale etc. - devraient attirer l'attention des syndicats. Or, il n'en est rien. Jusqu'ici ils n'ont pas pris à leur compte la défense des intérêts des travailleurs en utilisant tous les moyens démocratiques fondés sur les libertés et les droits de l'individu dans une société pluraliste.
Souvent, les syndicats ont joué un rôle double, lisse en façade et complotant avec les gouvernements pour leurs propres intérêts en coulisses. Les syndicats indépendants ont montré par leur attitude que, mis à part leur appellation d'indépendance, leur activité est marquée par l'influence directe ou indirecte de l'exécutif ou du législatif.
Leur combat, ces dernières années, n'a pas suffisamment protégé les travailleurs, mais s'est axé sur l'acquisition de biens et de privilèges pour des clans définis. Quelques mines ont été fermées dans le nord, et la société turque « Kurum » vient de mettre à la rue plus de 1000 travailleurs. Pourtant, les syndicats ont fait preuve d'une fausse sensibilité. Il est regrettable que de nombreuses compagnies étrangères exercent leur activité économique en Albanie en imposant des salaires minimaux aux travailleurs qui ne sont le plus souvent pas assurés. L'État se tait depuis des années. Il est pourtant peut-être temps qu'il prenne conscience des faits et qu'il applique des contrôles et des mesures contraignantes pour éviter que les travailleurs ne soient méprisés et pour faire valoir son autorité.
Silence sur les injustices
Si les syndicats étaient vraiment investis dans leur rôle actif avec tous les attributs, l'autorité et les compétences qui sont les leurs, ils faciliteraient le travail des organes et des organisations de l'exécutif. Si un équilibre stable réciproque et une cohérence nécessaire entre l'État et les syndicats s'établissaient, les injustices existantes en matière de collaboration et de responsabilités respectives seraient effacées.
L'opposition des syndicats envers les employeurs ne s'est pas fait sentir dans le domaine des institutions nationales, responsables de l'orientation des politiques de travail. La voix des syndicats ne se fait pas entendre dans les différentes couches sociales. Les affaires sociales sont à l'ordre du jour et il semblerait qu'elles se concluent de plus en plus par des tensions entre le capital et le travail, ainsi qu'entre les travailleurs et les chômeurs.
Ceux qui ont besoin d'un travail sont aussi bien des chômeurs que des retraités, des étudiants, etc. Ils ont besoin d'informations sur le marché régional et local du travail, sur les compagnies qui embauchent. Les syndicats doivent être présents pour défendre les droits des retraités qui n'arrivent pas à vivre de leurs retraites. En tant que défenseurs et représentants du droit des travailleurs, ils n'ont jamais rempli ce rôle. Un retraité, un malade, un travailleur non qualifié et d'autres groupes sociaux en difficultés, vivent très difficilement de leurs petits revenus, ce qui peut parfois expliquer des pratiques illégales auxquelles ils ont recours pour survivre.
Après cette longue période de quinze ans, les syndicats doivent faire le point sur leur rôle dans la solution de problèmes et sur les aboutissements et les succès obtenus. Face aux nombreuses révoltes des travailleurs sur l'âge de la retraite, sur le remboursement des médicaments, sur le salaire des enseignants et du personnel médical, après la grève de la faim des chauffeurs de bus, les grèves contre les fermetures d'usines, de fabriques, d'hôtels et d'autres phénomènes de ce type, les syndicats, jamais présent au premier rang, ont le plus souvent montré une solidarité de façade.
Ils n'ont pas senti le besoin de prévoir des actions lorsque les intérêts de leurs membres étaient atteints. La question est simple : qu'ont-ils résolu, ont-ils gagné la confiance de quelque institution censée résoudre un problème ? La société civile voit les syndicats comme des associations, intéressées avant tout par leurs profits privés et distribuant à l'occasion des séjours de vacances aux travailleurs. Il semblerait bien qu'ils soient devenus un simple instrument mis en avant par les responsables de l'exécutif lorsque les intérêts des travailleurs viennent à être touchés. Ils n'ont pas pu se détacher du rôle formel dont ils ont hérité du passé communiste.
Les problèmes auxquels est confrontée la société actuelle sont nombreux. Le chômage vient en premier. Pour le surmonter, il faut bien connaître les causes et les gérer de manière institutionnelle. Les syndicats prouveront leur autorité seulement au moment où ils mettront les autorités compétentes face à leurs responsabilités pour la crise sociale générale que vit notre société, en avançant des solutions dignes des paramètres démocratiques.
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