Reportages dans cette Biélorussie diabolisée

Pierre Lévy

Extraits d'un dossier Biélorussie publié le 29 mars dans la revue Bastille République Nations.

Les dirigeants européens et américains ont condamné l’élection présidentielle qui s’est déroulée le 19 mars en Biélorussie. Depuis des années, ils tentent de faire advenir une «révolution post-communiste» mais savent que le président Loukachenko, réélu, garde aujourd’hui un soutien populaire majoritaire, manifeste chez les ouvriers et à la campagne. L’opposition, qui intéresse une partie de la jeunesse et de la classe moyenne, est composée de forces hétéroclites sur la base d’un programme minimal. La réalité du pays est bien plus complexe que les caricatures qui en ont été données.

Biélorussie:
Troisième mandat pour Alexandre Loukachenko

A l’issue de l’élection présidentielle biélorusse (1) du 19 mars, quelques milliers puis quelques centaines d’opposants se sont réunis pendant cinq jours consécutifs sur la place d’Octobre, à Minsk. Le samedi 25 mars, l’opposition faisait défiler entre 3 500 et 7 000 manifestants pour un baroud d’honneur, finalement dispersés par la police (avec une « retenue inhabituelle », s’étonne Le Monde). Ceux-ci entendaient contester les résultats officiels du scrutin: avec 83 % des suffrages (et un taux de participation de 90%) selon la commission électorale, le président biélorusse Alexandre Loukachenko entame un troisième mandat à la tête de son pays. Preuve de sa popularité, se réjouissent ses partisans. Preuve que l’élection a été largement truquée, rétorque l’opposition. Paradoxalement, il est possible que les deux affirmations soient vraies simultanément. On peut en effet douter de la totale vraisemblance du score affiché. Si le déroulement du vote proprement dit n’a pas été entaché d’irrégularités manifestes, la pratique du vote anticipé fournit notamment matière aux opposants pour contester la sincérité du scrutin. Cette procédure a permis à un tiers des électeurs (personnels de santé, certains fonctionnaires,…) de déposer leur bulletin avant le jour du scrutin proprement dit.

Cependant, d’après différentes estimations dont certaines émanent d’organismes dits indépendants (souvent hostiles au régime), le soutien au président se situerait dans une fourchette allant de 50 % à 65 % du corps électoral. Une évaluation qu’admettent certains analystes engagés au sein de l’opposition. A titre d’explication, ces derniers soulignent que l’administration présidentielle dispose d’un quasi-monopole sur l’information, et que toute voix discordante est implacablement censurée (à noter cependant que la chaîne européenne Euronews, accessible à tous, a par exemple diffusé les images des manifestations qui ont suivi le scrutin). La campagne officielle a permis à chacun des candidats – quatre au total – de disposer de deux fois une demi-heure chacun à la radio et à la télévision. Selon les partisans de l’opposition, cette fenêtre aurait créé un véritable événement du fait même de sa rareté, et aurait permis au principal candidat de l’opposition, Alexandre Milinkiévitch, de recueillir non les 6 % annoncés par la commission électorale, mais 30 % des suffrages. Une estimation difficilement vérifiable. Le premier quotidien du pays, Sovietskaia Belarus, a clairement soutenu la campagne du président sortant. Selon son rédacteur en chef, Pavel Iakoubovitch, la voie choisie par Alexandre Loukachenko, élu une première fois en 1994 puis réélu en 2001, répond au souhait de la majorité des citoyens. Il énumère ses avantages sur le plan social : chômage résiduel (3 % de la population active), santé gratuite, éducation de haut niveau, salaire mensuel moyen désormais à 210 euros contre 80 cinq ans auparavant, place égalitaire des femmes dans la société. Questionné sur les principales priorités du nouveau mandat du président, M. Iakoubovitch cite trois directions : « la lutte contre la bureaucratie », précisant que le pouvoir « est là pour le peuple, par pour lui-même »; la création des conditions d’une plus grande indépendance énergétique; enfin, la rénovation des structures agricoles. Pour sa part, dans un rapport de 2005, la Banque mondiale créditait le pouvoir d’avoir restauré l’économie post soviétique délabrée (à la différence des autres pays de la CIE), et créé les conditions d’une croissance «réelle et robuste» dont les bénéfices «ont été largement répartis au sein de la population». Les statistiques officielles affichent un PIB en augmentation de 7 % en 2005 (11 % en 2004). Pour les partisans du pouvoir, il ne faut pas chercher ailleurs les raisons de la popularité du président.

Électorats distincts

De fait, celui-ci semble jouir d’un soutien sur cette base au sein de l’électorat ouvrier en particulier, ainsi qu’à la campagne, où les conditions de vie restent pourtant très difficiles. L’opposition, quant à elle, paraît recruter principalement des sympathies au sein d’une classe moyenne aux contours d’ailleurs flous, et de la jeunesse notamment étudiante. Elle dénonce avant tout l’absence de libertés publiques et le climat de peur que fait régner un régime qui, selon elle, bafoue la démocratie, voire n’hésite pas à faire disparaître des personnalités politiques gênantes. Pendant la campagne électorale et à l’issue de celle-ci, plusieurs dizaines d’opposants ont été incarcérés. Certains ont écopé de trois à quinze jours de prison.

Pour justifier les menaces proférées avant le scrutin, le ministre de l’intérieur a excipé de complots terroristes déjoués ; quant au président lui-même, il a expliqué que certains opposants avaient été emprisonnés à leur propre demande, pour s’éviter le ridicule d’une défaite électorale. Autant d’«explications» qui ne brillent pas par leur vraisemblance. Le pouvoir s’estime-t-il si menacé qu’il doive recourir à de tels expédients? Ou bien, comme le suggère à demi mots un jeune militant très actif de l’opposition, n’est-ce pas une manière pour le président de soigner cyniquement son image d’«homme à poigne», image à laquelle une partie des citoyens n’est pas insensible? Il est de fait que la télévision publique avait largement montré, à travers forces documentaires, la situation de chacune des anciennes Républiques soviétiques – Russie comprise! – sous un jour peu flatteur: chaos économique, désastres sociaux, explosion de la criminalité, violences… S’appuyant sur la réalité, de telles émissions ont eu, selon des responsables de l’opposition eux-mêmes, un grand impact sur l’électorat. Alors, la Biélorussie, havre de paix et d’une vie sinon confortable, du moins décente et protégée de la précarité?

Sergueï Kaliakine, porte-parole du candidat Milinkiévitch, est évidemment très loin de partager cette vue idyllique. Celui qui fut la cheville ouvrière de la campagne souligne d’emblée qu’à son sens, l’élection d’Alexandre Loukachenko n’est pas légitime, puisque la constitution promulguée en 1996 limitait à deux le nombre de mandats présidentiels consécutifs. Le référendum organisé en 2004 aux fins de lever cette interdiction aurait été «truqué». Aux dires de nombre d’opposants, c’est d’ailleurs la réaction face à ce «coup de force» qui a permis d’unifier l’opposition derrière M. Milinkiévitch, un physicien qui fut maire-adjoint de Grodno (Nord-ouest), respecté pour n’avoir pas trempé dans les querelles antérieures, mais surtout poulain de l’Union européenne. Le front d’opposition («Forces démocratiques unies», FDU) comprend un mouvement nationaliste (très visible dans les manifestations par le drapeau de la Biélorussie nationaliste), des sociaux-démocrates, des libéraux, et le parti des communistes de Biélorussie. Sergueï Kaliakine dirige du reste ce parti. Ce qui ne l’empêche pas de dénoncer le rôle insuffisant du capital privé («c’est le capital privé qui assure la survie du pays»), et de se satisfaire du soutien actif de l’UE «à toutes les forces démocratiques». Pour lui, le pouvoir «n’est pas capable d’assurer une vie normale pour chaque citoyen, dans un pays libre et indépendant». A noter qu’il existe par ailleurs un «parti communiste biélorusse», représenté au parlement, mais qui, lui, soutient le président. Longtemps membre du parti communiste de l’époque soviétique, ce dernier se veut désormais «au dessus des partis».

«La loi et Dieu»

Bien qu’en principe unifiée, l’opposition avait cependant un candidat dissident en la personne du social-démocrate Alexandre Kozouline, l’ancien recteur de l’Université d’Etat; celui-ci fut longtemps proche du président, mais il tomba en disgrâce quand il fut cité comme challenger possible par certains observateurs, et dès lors accusé de corruption, avant d’être discrètement innocenté… mais pas réhabilité. Enfin, le quatrième concurrent, Sergueï Gaïdoukévitch, ancien colonel, faisait figure, selon les partisans de M. Milinkiévitch, d’«opposition de sa majesté», justifiant la politique présidentielle, et plaidant simplement pour un peu plus d’initiative privée. Il représentait le parti libéral-démocrate, le mouvement frère de la formation de l’extrémiste de droite russe Vladimir Jirinowski. MM. Kozouline et Gaïdoukévitch ont été respectivement crédités de 2,3 % et 3,5 % des suffrages.

Au delà de la présente élection présidentielle, le FDU et son candidat Milinkiévitch ont-ils un avenir? Certainement, prédit un analyste, lui-même activement engagé dans l’opposition, qui mise sur une victoire dans cinq ans. Le même admet cependant que celle-ci n’a pas vraiment un programme précis, si ce n’est le plus petit dénominateur commun : instauration de «l’État de droit» et promotion de la «liberté économique». Mais il reconnaît dans la foulée que, si l’on mettait vraiment en œuvre cette dernière, les réformes nécessaires seraient «hyper-impopulaires», avec des licenciements massifs «dans les trois mois».

Pour sa part, Alexandre Loukachenko, répondant au lendemain du scrutin à une question sur d’éventuels mandats ultérieurs, n’a pas hésité à affirmer, au grand dam de ses adversaires : «je serai président aussi longtemps que le peuple biélorusse le voudra ». Ce à quoi Alexandre Milinkiévitch rétorquait, à l’issue du rassemblement du 25 mars : «Nous avons lancé le premier assaut contre la forteresse de ce régime. (…). La loi et Dieu sont avec nous (…). Nous n’allons pas attendre cinq ans pour lancer un nouvel assaut, nous le ferons bientôt».

(1) Officiellement, les premières autorités de la Biélorussie indépendante avaient adopté pour le pays le nom international de « République du Belarus », transcription littérale. Dans ce dossier, La Lettre de BRN continue cependant d’utiliser le terme de «Biélorussie » (conformément au choix d’employer toujours les transcriptions françaises quant elles existent; ex: ‘Maëstricht’ ou ‘Londres’, et non ‘Maastricht’ ou ‘London’).

1991: la surprise de l’indépendance

Jusqu’en 1991, la Biélorussie était l’une des Républiques qui composaient l’Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS). En décembre de cette année-là, les présidents russe (Boris Eltsine), ukrainien (Leonid Kravtchouk) et biélorusse (Stanislav Chouchkiévitch) signaient un accord parachevant l’éclatement de l’Union soviétique. Le nouveau pouvoir en place à Minsk se retrouve alors à la tête d’un État indépendant (membre de la fantomatique CIE), sans l’avoir réellement cherché. Un front nationaliste, né lors de la perestroïka, connaît quelques succès publics (il forme l’une des mouvances de l’opposition actuelle) ; il ne dépassera cependant pas 12% des suffrages. Il se réclame d’une République indépendante qui exista de manière éphémère entre 1918 et 1921, sans jamais parvenir à prendre le contrôle effectif du territoire. Dans l’histoire, la Biélorussie a successivement été sous influence lituanienne et polonaise, puis russe à partir du XIX e siècle. Les liens culturels avec la Russie ont toujours été étroits. Du point de vue linguistique, le biélorusse est une langue proche du russe, mais qui s’en distingue par une parenté avec le polonais. A la faveur de l’indépendance, les autorités tentèrent d’imposer artificiellement le biélorusse comme langue officielle et obligatoire, alors qu’elle n’est vraiment connue que dans l’ouest du pays, en fait surtout dans les campagnes. Ce n’est que quelques années plus tard (suite à un référendum) qu’au côté du biélorusse, le russe reprendra droit de cité, alors même qu’il n’a jamais cessé d’être la langue véhiculaire pour toute la population.

Sur le plan économique, l’évolution « naturelle » du tout jeune État indépendant laisse libre cours au nouveau secteur privé – c’était alors en Russie l’ère de l’ultralibéralisme auquel sont notamment associés les noms d’Igor Gaïdar et d’Anatoli Tchoubaïs. La formation du capital privé s’accompagne d’un développement concomitant de la corruption à grande échelle, au point qu’en 1993, un député est chargé par le parlement d’un rapport sur ce sujet. Dès sa publication, le dit rapport fait le tour du pays, et son auteur, un ancien directeur de sovkhoze parfaitement inconnu nommé Alexandre Loukachenko, devient en quelques jours une des personnalités les plus en vue. Ce dernier, mettant à profit de réels talents pour parler «la langue du peuple» – ses détracteurs dénoncent avec dépit son «populisme» – remporte à la surprise générale l’élection présidentielle, dont le deuxième tour, le 10 juillet 1994, lui accorde 80% des suffrages; il bat ainsi à plate couture le favori, président sortant du parlement (lui-même largement mis en cause dans le rapport dénonçant la corruption) ainsi que le premier ministre.

Le nouveau président doit faire face à une situation sociale, fiscale et financière particulièrement dégradée. En outre, l’intégration économique qui prévalait au sein de l’Union soviétique devient un problème épineux dès lors que les liens institutionnels sont rompus, en particulier avec la Russie. En effet, à l’époque soviétique, la Biélorussie s’était vu accorder par Moscou de larges capacités industrielles, y compris d’équipements militaires ; celles-ci se sont retrouvées après l’éclatement de l’URSS alors en manque de clients et de fournisseurs.

Le pouvoir est donc confronté à un choix: faut-il emprunter la voie des pays d’Europe centrale et orientale vers l’adhésion à l’Union européenne et la «thérapie de choc» libérale qui lui est liée? Faut-il au contraire tenter une «réunification avec la Russie» ? Les adversaires du président rappellent que celui-ci a un temps été tenté par cette piste, avec l’espoir d’accéder à la tête d’un nouvel ensemble Russie – Biélorussie, à la faveur de la gabegie des années Eltsine. Quoiqu’il en soit, l’arrivée au Kremlin de Vladimir Poutine (janvier 2000) met fin à cette ambition, si tant est qu’elle ait jamais été réaliste. Alexandre Loukachenko se prévaut dès lors d’une «troisième voie», ni ralliement au modèle occidental, ni fusion avec la Russie, mais indépendance politique, adossée cependant à un partenariat économique étroit avec le grand voisin de l’Est. Et pour cause: le pays ne possède ni source d’énergie, ni matière première. Au terme de ce partenariat, Moscou fournit à la Biélorussie le gaz naturel à un prix cinq fois inférieur au cours mondial, le pétrole au tiers du prix mondial. Par ailleurs, le capital privé est officiellement invité à prendre sa part dans la marche de l’économie, mais de manière limitée, et pas pour les industries jugées stratégiques. Les grosses concentrations ouvrières restent également dans le giron de l’Etat, telles, près de Minsk, l’usine de tracteurs ou celle de camions de chantier. Leurs salariés (respectivement 12 000 et 15 000 environ) sont culturellement acquis au pouvoir en place, et disposent souvent d’une formation supérieure, en tout cas pour les plus jeunes d’entre eux.

Connivences décomplexées et ambitions dissimulées

La scène se passe au soir du mardi 21 mars, sur la place d’Octobre, au centre de Minsk. Quelques centaines de jeunes opposants continuent de contester l’élection du président biélorusse. Entourés d’une nuée de journalistes, cinq ambassadeurs de pays de l’UE font leur apparition, sous les vivats et les drapeaux européens que les manifestants n’omettent jamais de brandir. L’un des diplomates indique qu’il s’agit de

«vérifier si le droit constitutionnel de manifester est bien respecté». Un autre ironise sur la liberté de la presse biélorusse. La petite délégation est conduite par la chef de la diplomatie lettonne. Un pays expert en matière de droit de manifestation: cinq jours plutôt, la « journée du légionnaire » avait rassemblé à Riga plusieurs centaines de personnes rendant hommage aux anciens Waffen SS lettons. Son collègue italien, quant à lui, symbolisait certainement le légendaire respect que nourrit Silvio Berlusconi pour une presse écrite et audiovisuelle totalement indépendante. Mais c’est probablement le représentant de la France à qui il faut décerner la palme du sens de l’opportunité : sa présence visait probablement à suggérer au gouvernement de Minsk d’« entendre la rue ». Dans cette logique, on aurait pu suggérer à l’ambassadeur biélorusse à Paris de venir défiler pour soutenir les adversaires du CEP.

L’épisode n’est pas seulement grotesque, il est surtout sans précédent dans les annales diplomatiques. Il marque un pas gravissime dans le sens souhaité par les croisés de l’ingérence de tous chez tous – en réalité des puissants chez les petits. Est-il nécessaire d’être un inconditionnel du président biélorusse pour mesurer les extraordinaires dangers d’une telle escalade contre le principe de la souveraineté des États (principe sur lequel fut initialement fondé l’ONU) ?

Cette escalade n’est cependant pas surprenante. Elle s’inscrit dans la voie tracée par Condoleezza Rice qui, lors d’un sommet atlantique il y a quelques mois, en appela ouvertement au renversement du régime en place à Minsk. Le président Bush avait quant à lui pointé un doigt accusateur contre cet « avant-poste de la tyrannie ». Qui, dès lors, s’étonnerait que l’autre pôle de «l’axe du Bien» ne joue pas sa partition, avec, en inévitable premier violon, Javier Solana, Haut-Représentant de l’UE, téléphonant au candidat Milinkiévitch pour assurer les manifestants de son soutien? Depuis des mois, il est vrai, l’Union européenne apporte ouvertement un appui moral mais aussi matériel et financier à l’opposition (même s’il se trouve toujours quelques eurodéputés pour dénoncer l’«insuffisance» des sommes versées). L’un des ambassadeurs européens en goguette décernait d’ailleurs un satisfecit aux poulains de celle-ci : «l’opposition a fait un sans faute. Elle ne pouvait pas faire mieux dans les conditions où elle agissait». Réponse du berger à la bergère, formulée par son chef de file : «nous préparons, à la demande de Bruxelles, une liste de personnes liées de près ou de loin au régime pour les interdire d’entrée sur le territoire de l’Union européenne». La connivence est affichée sans complexe.

Pour sa part, le Conseil de l’Europe dénonce l’élimination physique de personnalités politiques dont le président biélorusse se serait rendu coupable lors de son précédent mandat. On peut déplorer de telles méthodes. Mais si cette indignation doit servir de base aux relations internationales, alors il faut logiquement appliquer des sanctions – pour ne prendre que ce seul exemple – aux principaux dirigeants américains : MM. Cheney et Rumsfeld n’ont-ils pas couvert les tortures de masse d’Abou Ghraib? Et le président Bush lui-même n’assume-t-il pas ouvertement la détention de centaines de prisonniers à Guantanamo, hors de tout cadre légal et de tout contrôle?

Parmi les griefs imputés à l’administration présidentielle figure en outre le trucage des élections. Il convient à ce propos de faire trois constats : tout d’abord, les accusations de fraude ont été formulées, de manière certaine et péremptoire, plusieurs semaines avant que le scrutin n’ait lieu; ensuite, certains «observateurs» de l’OSCE, réputés impartiaux, ont travaillé dans la collusion la plus étroite avec des représentants de l’opposition – on peut ici en apporter un témoignage direct et formel; enfin, et surtout, s’il est permis de douter qu’Alexandre Loukachenko ait effectivement obtenu les 83% que lui attribue la commission électorale, les chancelleries occidentales savent mieux que personne que ce dernier continue à jouir d’un soutien populaire majoritaire.

Dès lors, une évidence s’impose: si la sincérité de beaucoup des jeunes activistes de Minsk est bien réelle, les dirigeants de Washington à Bruxelles, et de Paris à Berlin, se cachent, eux, derrière les «droits de l’homme» pour viser des objectifs d’une toute autre nature. Du reste, s’ils avaient vraiment pour but de contribuer à une «démocratisation» et à une «ouverture» du pays, ils favoriseraient les contacts et les coopérations dans tous les domaines – scientifiques, culturels, commerciaux… Or ils font exactement l’inverse, à travers la recherche d’un isolement croissant de la Biélorussie.

Point n’est besoin de sortir d’une école de hautes études stratégiques pour comprendre les enjeux réels : il suffit de regarder une carte d’Europe. De la mer Blanche à la mer Noire, les voisins occidentaux de la Russie sont ou ont tous basculé dans le camp atlantique. Tous sauf un : la Biélorussie. Moscou entretient des relations étroites avec Minsk (même si elles ne sont pas toujours sans nuage), pour des raisons historiques, économiques et culturelles évidentes. Si, par hypothèse, étaient mis en cause les liens commerciaux, industriels, énergétiques mais aussi militaires entre les deux pays, alors les géo stratèges occidentaux pourraient se prévaloir d’une victoire majeure dans leurs ambitions naguère décrites par l’ancien conseiller du président Carter, Zbigniew Brzezinski. Comme l’explique doctement un expert de la fondation américaine Héritage, «Les militaires russes considèrent toujours l’OTAN comme un ennemi potentiel».

C’est vrai : on se demande bien où les Russes vont chercher tout cela!

Pierre Lévy

«Despotisme», «Tyrannie», «Dictature»: À l’instar de Washington et Bruxelles, les médias de l’Ouest ne font pas dans la nuance pour stigmatiser la Biélorussie des spots occidentaux qui laissent dans l’ombre certaines réalités

Réunies par leur jeune professeur de français, des étudiantes de l’institut linguistique (privé) de Minsk ont accepté de dialoguer à bâtons rompus. Moyennant quelque prudence, cependant : diffamer le pays auprès d’interlocuteurs étrangers est, depuis peu, passible de sanctions. Le rendez-vous, dans un bar salon de thé, n’est tout de même pas clandestin. Responsable qualité dans une société de logiciels, technicienne commerciale dans une entreprise d’importation de denrées agricoles, et étudiante en publicité et marketing : les trois jeunes femmes, âgées de 22 à 27 ans, doivent être assez représentatives de cette jeunesse qui peut former la future «classe moyenne » dont le pouvoir dit vouloir favoriser l’émergence. Elles précisent d’ailleurs que leurs opinions ne sont probablement pas représentatives de l’ensemble de la société, et notent que des ouvrier(e)s réagiraient probablement fort différemment. Occasion d’ailleurs de souligner ce qu’elles ressentent comme une injustice : ici, un chauffeur de poids lourd peut se voir proposer un emploi deux fois mieux payé qu’un jeune expert d’informatique qualifié.

Toutes regardent le rassemblement organisé le soir même (jour du scrutin) par l’opposition avec un mélange de sympathie et d’inquiétude. Elles soulignent le dynamisme des jeunes qui s’apprêtent à s’y rendre, qu’elles estiment fondés à réclamer plus de transparence et de démocratie. Et notent que ces manifestations seraient probablement plus fréquentées si le pouvoir ne faisaient pas planer de lourdes menaces de répression. Elles nuancent cependant le propos: «on n’est quand même pas dans un état de guerre ou de terreur». Et soulignent un clivage de génération: pour elles, les retraités soutiennent massivement et sans réserve le président. Mais leur véritable préoccupation est ailleurs. Selon une conviction qui reviendra dans nombre d’entretiens, le pays souffrirait avant tout de la place insuffisante laissée au capital privé. Le «business» représente le symbole de l’efficacité, par rapport au secteur dominé par l’État, incapable, selon elles, de produire la qualité adaptée aux besoins intérieurs et à ceux de l’exportation.

Cette critique économique se double d’une insatisfaction sociale. Le gouvernement assure certes un emploi à ceux qui sortent du système éducatif (avec une obligation de service pendant deux ans, sauf à rembourser les frais de formation). Mais, tempèrent nos interlocutrices, pas nécessairement dans la branche et au niveau de qualification attendu. Une situation d’autant plus mal vécue que, si les universités d’Etat délivrent des diplômes reconnus et de haut niveau, la sélection dans certaines filières est rude. De leur côté, les instituts privés sont moins cotés au regard des employeurs, à tort, selon elles. Les difficultés d’intégration professionnelle des étudiants hautement diplômés se doublent par ailleurs d’une frustration issue du strict encadrement des échanges commerciaux et financiers avec l’étranger. Tout produit importé est taxé à hauteur de 30 %, sauf de Russie, avec qui existe un accord de libre-échange. Sans nostalgie aucune par rapport à l’époque soviétique (qu’elles ont évidemment peu connue), toutes regrettent cependant la facilité notamment financière avec laquelle un citoyen de l’URSS pouvait alors voyager de l’Ouzbékistan à la Lettonie ou à l’Arménie. Plus grave, la génération précédente, du moins la partie de celle-ci qui exerçait des professions valorisées par la société soviétique, se sent aujourd’hui socialement déclassée, tels les parents de l’une des jeunes femmes, respectivement ingénieur et professeur.

L’attrait des pays de l’Ouest reste grand, même si ces derniers ne sont pas inaccessibles puisque l’une d’entre elle a travaillé brièvement aux États-Unis. Si le régime dissuade les jeunes (notamment les filles) d’émigrer à l’Ouest tout en ne refusant pas systématiquement cette possibilité, les obstacles sont d’abord du côté des pays d’accueil, dont les ambassades donnent (ou plutôt vendent) les visas au compte-gouttes. Et comment les trois étudiantes en français voient-elles la France? «On doit avoir plus de possibilité de vivre heureux!». Mais le stéréotype a son revers, même évoqué avec le sourire : «les Français aiment bien les grèves, sans doute parce qu’ils n’aiment pas beaucoup travailler?». La fascination du capital privé et de son «efficacité » a sa logique…

PME privées

Selon les estimations et les critères retenus, le capital privé représente de quelques pour cents à un cinquième de l’économie, à travers quelques milliers d’entreprises totalement privées, ou à capitaux mixtes. Certains précisent cependant qu’il fournit la moitié de la recette fiscale – une statistique non officielle. Fondateur et propriétaire de sa société d’importation d’appareillage électrique, le patron de celle-ci acceptera de répondre à nos questions. Et précisera tout d’abord qu’à l’image de la plupart des entreprises privées comparables, la sienne fut créée en 1993 (la moitié environ subsistent aujourd’hui), avec des capitaux entièrement empruntés, pour importer à peu près tous les types de produits, et les revendre sur le marché intérieur. Les marges étaient alors de 200 % à 500 %. Désormais spécialisée dans les câbles, les connecteurs et les ampoules, la société compte actuellement 160 employés – dont 90 % ont moins de 30 ans – pour un chiffre d’affaires de 18 millions de dollars. Elle embauche 10 à 15 personnes par an.

Le chef d’entreprise évoque ensuite son principal problème: l’intervention fréquente des inspecteurs d’Etat, qui peuvent exiger des baisses de prix, effectuer des contrôles tatillons sur les produits, faire connaître telle ou telle réglementation nouvelle et changeante. « Cela devient de plus en plus difficile », déplore-t-il, en regrettant en particulier la lourdeur de la fiscalité. Pas seulement directe : selon lui, les autorités publiques exigent sans fin une contribution pour tel festival populaire, pour la construction de tel palais des sports, pour l’aide au kolkhoze voisin : «si on ne paye pas pour des projets sociaux, on est l’ennemi!». Suit l’exemple, fréquemment cité, de Ford, intéressé par la construction d’une usine près de Minsk, mais finalement reparti, effrayé des demandes formulées par le gouvernement: la firme américaine s’était vu imposer une contribution à la construction de logements et d’équipements collectifs… Précisons que le gouvernement souhaite contrôler étroitement l’installation de sociétés étrangères.

Le salaire moyen dans l’entreprise est d’environ 330 euros, soit supérieur à la moyenne nationale, établie officiellement à 210 euros. L’échelle des rémunérations est fonction des grilles de qualification nationales. Mais, au sein de cette grosse PME, ce sont des femmes (40% de l’effectif total) qui occupent les postes à responsabilité, si bien que le salaire féminin est supérieur de 50% à celui des hommes. En revanche, si une femme part en congé de maternité, le chef d’entreprise ne lui garantit pas l’emploi à son retour. Jusqu’à présent, aucun litige à ce propos n’a été porté devant les tribunaux. Officiellement, l’horaire hebdomadaire est de 39 heures, mais, privé oblige, chacun est tenu de rester si le travail n’est pas terminé. A noter que l’âge de la retraite est, dans le pays, de 60 ans pour les hommes, et de 55 ans pour les femmes. Et que les salariés disposent au minimum de 21 jours ouvrés de congés payés. Par ailleurs, pour 10 euros de salaire effectivement payés à l’employé (sur lesquels l’impôt sur le revenu varie de 9% à 11%), seule l’entreprise verse des cotisations sociales, à hauteur de 4 euros. La protection sociale est gérée par l’Etat. Moyennant toutes ces conditions, les bénéfices dégagés par l’entreprise se sont élevés à plus de 410 000 euros en 2005, notamment reversés en dividende.

Hôpital no 9

Changement de décor: l’hôpital public n° 9 de la capitale. Sans être luxueux, les locaux n’apparaissent ni vétustes, ni précaires. A côté du bâtiment principal, le centre de diagnostic va bientôt voisiner avec le futur centre de transplantation. Deux jeunes femmes médecins brossent un tableau nuancé des conditions de leur activité. La première, hématologue, souligne que la Biélorussie est en pointe dans sa discipline, une conséquence de la catastrophe de Tchernobyl. Le très grave accident nucléaire s’était certes déroulé en Ukraine, mais l’essentiel des conséquences radiologiques avait en réalité touché la partie sud du pays. Les moyens dont dispose le service sont donc suffisants, d’autant que des coopérations internationales, notamment avec la France, avaient été mises en place. Compte tenu de la gravité des affections traitées, l’ensemble des soins et médicaments est gratuit. La praticienne travaille 35 heures par semaine, auxquelles peuvent se rajouter trois ou quatre gardes mensuelles de douze heures, pour les médecins volontaires, qui peuvent ainsi arrondir une chiche rémunération.

Sa consœur du centre de diagnostic touche quant à elle, 250 euros (soit presque deux fois moins qu’un ouvrier, précise-t-elle), à condition toutefois d’examiner 12 patients par jour, soit quatre fois plus que la norme de base. Une bien modeste reconnaissance, d’autant qu’elle prépare une thèse qui fait d’elle l’un des docteurs les plus qualifiées du pays dans sa spécialité. Et, pour améliorer cette situation, le syndicat ne semble guère adapté, puisque son rôle se concentre plutôt dans la gestion des œuvres sociales (vacances, enfance,…). Passionnée par son travail, elle regrette qu’il soit parfois difficile de faire bouger les habitudes des autorités de l’hôpital en matière d’innovation et de recherche. Le délai d’accès, en principe gratuit, au centre d’examen, est tout de même d’un mois. A moins que le patient ne paye l’équivalent d’une douzaine d’euros – auquel cas la procédure est bien plus rapide. Ce supplément n’a rien à voir avec une consultation privée, puisque c’est l’hôpital qui l’encaisse, et l’utilise pour la modernisation des appareillages.

La médecine n’est naturellement pas le seul domaine scientifique où la Biélorussie n’ait pas à rougir. A l’époque soviétique, cette République tenait un rôle de premier plan dans la recherche au niveau de l’Union – par exemple dans le domaine de la physique des lasers, où elle occupait le podium mondial. Après l’indépendance, le champ d’activité et le réseau des chercheurs s’est considérablement restreint, le travail en commun engagé depuis des décennies ayant vu ses principales connections interrompues brutalement. Deuxième défi à relever : la reconversion des activités scientifiques militaires dans le domaine civil. Le programme de reconversion, entièrement financé par un organisme international, est coordonné, pour la Biélorussie, par un physicien de renom. Sans indulgence aucune pour feu l’URSS, ce dernier évoque cependant une époque où les scientifiques disposaient de moyens importants pour leur activité. Selon lui, la césure de 1991 a entraîné un véritable trou dans le recrutement de chercheurs. La pente commence à être remontée. Mais l’époque a changé : « la science n’est plus à la mode », soupire-t-il. A leur sortie de l’Université, la plupart des étudiants cherchent, selon lui, à gagner beaucoup d’argent tout de suite – et visent en conséquence des fonctions commerciales ou marketing. Ce ne sont pas les maigres traitements proposés aux jeunes chercheurs, précise-t-il, qui pourront massivement inverser cette tendance.

Musique et arts

Autre lieu, autre ambiance. Le jeune directeur de l’école de musique – lui même ancien élève de la maison – n’est pas peu fier de présenter son institution. Abritée par l’ancien collège des Jésuites construit au XVII e siècle, celle-ci a été fondée en 1935 par le gouvernement de la République soviétique biélorusse. Une filiation qui a traversé les secousses politiques en gardant intacte sa tradition et son excellence. L’institution, restée entièrement publique, continue de bénéficier d’importants moyens (près de 600 millions d’euros sont ainsi budgétés pour une prochaine rénovation). 420 élèves (55 % de filles) y sont accueillis pendant la durée de leur scolarité obligatoire (de 7 ans à 18 ans), et reçoivent tout à la fois la formation générale et une formation musicale approfondie. Le cursus est entièrement gratuit, exception faite des «classes préparatoires» (élèves de 5 et 6 ans), pour lesquels les parents doivent débourser 25 euros mensuels. Pour entrer dans cette école, il faut passer non pas un examen, mais des tests à travers lesquels les enseignants tentent de repérer les futurs talents. Le taux d’encadrement pédagogique (135 professeurs au total) permet d’assurer des cours collectifs mais également un suivi individuel à chaque élève. A l’issue de leur cursus, les jeunes ainsi formés se dirigent vers le conservatoire national, ou bien vers les conservatoires étrangers. Ce «niveau international» est l’atout sur lequel compte le directeur pour multiplier les contacts et organiser des tournées dans les pays d’Europe occidentale. Encore faut-il pouvoir les autofinancer…

Multiplier les coopérations inter culturelles, notamment avec la France, c’est aussi la préoccupation du recteur de l’«Institut des connaissances nouvelles», un intitulé difficile à traduire sous lequel se retrouvent un ensemble de trois facultés: beaux-arts, gestion et finances, et pédagogie appliquée. Mais ici, un détail change tout: l’institut est entièrement privé, et ne reçoit donc aucun fonds de l’État. Conséquence logique: ce sont les étudiants eux-mêmes, ou leur famille, qui assument la totalité des frais de scolarité : de 80 à 100 euros par mois. Un montant non négligeable pour le pays. Fondé en 1991 par un scientifique de renom aujourd’hui décédé, l’institution n’est pas pour autant la pestiférée des pouvoirs publics, même si ceux-ci ne manquent pas de soumettre l’établissement à la TVA. Le recteur a en tout cas un faible pour la faculté des beaux-arts, et n’omet pas de préciser que plus d’un festival à l’étranger couronne de nombreux lauréats issus de l’un des cursus – design, musique, danse, mais aussi haute couture.

Les étudiants de cette dernière filière effectuent fréquemment des stages à Milan à Berlin, à Paris… Souhaitant que son institution contribue au renom international des sciences et de la culture de la Biélorussie, le recteur est cependant obligé de constater que les pays européens ont fortement ralenti les contacts depuis peu. On peut sans grand risque deviner dans cette évolution une volonté politique tendant à isoler le pays. En témoigne ainsi le gel brutal des relations engagées avec les interlocuteurs publics de Brême (RAF). «La chose la plus bête que les Occidentaux pouvaient faire», maugrée l’universitaire.

Minsk, perspectives urbaines et concurrences divines

Ne cherchez pas le vieux Minsk. La capitale de la Biélorussie (deux millions d’habitants aujourd’hui pour une population totale de dix millions dans le pays) a été quasi-entièrement détruite lors de la seconde guerre mondiale. En première ligne face à l’avance nazie, la République alors soviétique avait payé un prix terrible, puisque le quart de sa population a succombé. Tout récemment cependant, un quartier a été reconstruit tel qu’il était au dix-huitième siècle. Les façades colorées fleurent encore le neuf. Pour le reste, la ville est organisée en très larges avenues (« perspectives »), aux côtés desquelles les Champs-Élysées paraîtraient presque une étroite ruelle. D’imposants immeubles gardent intacte une physionomie urbaine marquée par l’architecture soviétique des années 50. Il s’agit moins de bureaux que d’habitations, pas spécialement plus chères que dans les faubourgs excentrés. Mais les hautes façades peuvent aussi abriter des usines, dont certaines sont situées en plein centre-ville : fabriques d’électroménager, de montres, de centraux téléphoniques… Qu’on ne s’y trompe pas, pourtant : les stigmates les plus malheureux de la « modernité » se sont coulés insensiblement dans le décor, des téléphones portables dont la fréquence n’à rien à envier aux capitales occidentales, jusqu’à l’inévitable MacDo, qui a investi l’angle des deux principales artères du centre.

Comme pour hâter l’arrivée du printemps, une foule nombreuse semble vouloir défier un thermomètre obstinément bloqué au dessous du zéro. Vers la fin de la journée et jusqu’à tard dans la soirée, on est frappé par le nombre de jeunes, de jeunes femmes en particulier. Celles-ci n’hésitent pas à arborer fréquemment d’étonnantes minijupes, un choix vestimentaire téméraire eu égard aux conditions météorologiques, mais pertinent pour qui n’est pas insensible au charme slave. Peut-être faut-il y voir l’effet d’une curieuse donnée démographique : il y a dans le pays – dit-on – 40 % d’hommes pour 60 % de femmes. Ces dernières seraient-elles inconsciemment amenées à se plier à la rude loi de la concurrence? La mode, en tout cas, n’apparaît pas ici comme l’inaccessible apanage des lointaines capitales occidentales. Bref, le visiteur qui débarquerait à Minsk avec pour seul viatique l’ancestral «Tintin chez les Soviets» n’est pas au bout de ses surprises. Et s’il pensait devoir frayer son chemin entre d’omniprésents policiers ou militaires patibulaires, il en sera pour ses frais. Le lendemain du scrutin, on peut par exemple croiser dans le métro ou sur les trottoirs des jeunes arborant le badge de l’opposition à l’effigie du bison, sans lire dans le regard des passants de marques d’admiration ou d’effroi particulières.

Il serait cependant injuste d’affirmer que rien ne déroute le visiteur étranger. A titre d’exemple, celui-ci découvrira des grandes surfaces alimentaires de centre-ville ouvertes jusqu’à 23 heures – dimanche compris. Les étals y sont parfaitement achalandés. Pour le porteur d’euros (même bien sagement convertis au cours officiel), les prix en roubles biélorusses sont plus qu’avantageux. Pour les habitants en revanche, le coût de la vie est un souci fréquemment entendu. Mais nombre d’entre eux, notamment dans les anciennes générations, compensent cette difficulté par la possession d’une «datcha» à la campagne, habitude héritée de l’époque soviétique. Il s’agit le plus souvent d’une baraque plus que modeste, mais dotée d’un jardinet fournissant fruits et légumes – de qualité «maison» – pendant plusieurs mois de l’année. Mais le «système D» ne se limite pas à cet aspect bucolique et légal de la réalité. Il existe une «économie grise», notamment dans les services, au sein de laquelle il n’est pas rare de payer en dollars. L’ampleur de ce secteur est évidemment difficile à évaluer.

Pour autant, la concurrence libre et non faussée chère à Bruxelles n’a pas encore conquis le monopole des esprits. Ainsi, la très charmante hôtesse de l’exploitant de téléphonie mobile Velcome enverra immédiatement le client vers la firme concurrente au motif que cette dernière propose une formule plus avantageuse… Autre entorse à la concurrence : le jour du scrutin, les locaux attenant aux bureaux de vote proposent boissons, fruits, beignets et autres nourritures – il s’agit, là encore, d’une survivance soviétique.

De manière moins anecdotique, peut-on avoir une idée de la pratique religieuse, dans ce pays réputé très peu bigot, contrairement à la Pologne voisine ? Une question qui n’est pas anodine, quand on découvre le petit local de l’opposition: très à l’étroit face à l’afflux de journalistes lors d’une conférence de presse du candidat Milinkiévitch, les militants présents, sous un grand drapeau européen, vendent tout à la fois les badges des «Forces démocratiques unies»… et des crucifix miniatures qui partent comme des petits pains bénis. Dès lors, une visite à la cathédrale orthodoxe s’impose. L’office dominical est fréquenté par une foule compacte de fidèles, qui font montre d’une ferveur étonnante. Hasard: on y croise le candidat Alexandre Milinkiévitch qui en sort tout juste, et dont la présence est protégée par quelques militants qui se tiennent à distance. La curiosité pousse à le suivre des yeux. Surprise: il se dirige vers la cathédrale catholique, sise à quelques centaines de mètres. Vérification faite, il enchaîne bel et bien sur l’office concurrent. Œcuménisme électoral (au demeurant fort discret)? Hésitation sur le culte le plus efficace pour les meilleurs résultats le soir même ?

Dieu seul le sait.

Belarus: l’UE se fait le relais de la stratégie états-unienne

Le 15 février dernier, le Parlement européen débattait à Strasbourg de la situation en Biélorussie dans la perspective de l’élection présidentielle du 19 mars. Le débat consista en une longue litanie d’interventions sur le viol des droits de l’homme imputé au Président Loukachenko; et en la mise en doute de la validité du scrutin, avant même qu’il ait eu lieu. Nombre d’orateurs ne cachaient pas leur espoir qu’un scénario «à l’ukrainienne» ramènerait ce pays dans l’influence occidentale, à l’instar de presque tous les pays limitrophes de la Russie. Intervenant à contre-courant, l’eurodéputé (ID) Paul-Marie Coûteaux (*), a fait entendre une approche géopolitique, sur la base de la nécessaire souveraineté de chaque pays. Nous reproduisons ici des extraits de ce texte (non intégralement prononcé à la tribune, compte tenu du temps de parole), qui fait notamment référence à son expérience d’«observateur» lors d’un précédent scrutin.

« (…) Il est un peu facile de reprocher à un pays souverain de ne pas correspondre en tous points à des critères unilatéralement proclamés pour reconnaître tel ou tel gouvernement, selon que sa politique plaît ou pas. L’abandon de la règle (longtemps inspirée par la conception française) de la souveraineté des nations, selon laquelle ce sont les États qui se reconnaissent entre eux et non les gouvernements, laisse évidemment place à ce genre de manipulations… Le cas biélorusse est à ce titre exemplaire.

Après l’effondrement de l’empire soviétique, la Biélorussie a été livrée à quelques bandes de prédateurs dont la seule légitimité était de servir les intérêts de telle ou telle multinationale, au point qu’on vit des ministres vendre des biens publics, pour ainsi dire par appartements, souvent d’ailleurs à des sociétés européennes. Sous le couvert de « libéralisation » des responsables gouvernementaux négocièrent la vente de services publics dont ils avaient la charge, réseaux d’électricité, chemins de fer, etc. Cela s’appelait «démocratisation». Parallèlement, ce pays était instrumentalisé par quelques puissances ‘occidentales’, trop heureuses d’utiliser les bases militaires qu’il offrait pour menacer d’aussi près qu’il se pouvait la grande nation soeur, la Russie.

Il se trouve que lors des précédentes élections générales, je fis partie d’une délégation que le parlement européen envoya à Minsk pour s’incorporer à la mission d’observation électorale dépêchée par l’Organisation de Sécurité et de Coopération en Europe (OSCE), mission présidée par un ambassadeur allemand. Éloquente expérience! Arrivés à Minsk le vendredi soir précédant le scrutin, je trouvai dans ma chambre d’hôtel un dossier préparé par l’OSCE, dont la pièce maîtresse était un «projet de communiqué» destiné à être discuté le lendemain samedi et diffusé le dimanche soir dès la proclamation des résultats. Or ce projet, avant même toute observation, déniait le caractère pluraliste de la consultation et la jugeait irrégulière ! Je protestai dès le samedi : à quoi bon « observer » si la conclusion était déjà prête ? Je passai le lendemain à visiter, en compagnie d’un de mes collègues italiens, plusieurs bureaux de vote dans une région rurale proche de Minsk. Dans chacun des cinq bureaux, nous constations que les panneaux électoraux et les bulletins respectaient une assez grande égalité entre les listes en présence ; partout des représentants des listes concurrentes, des isoloirs, etc. La participation semblait faible, certes, mais quant aux apparences au moins, il y avait une impression de démocratie naissante. Le soir, en réunion d’observateurs (dont tous les débats se tenaient en anglais…), mes protestations, solitaires hélas, ne servirent à rien, le communiqué préparé à l’avance n’étant que fort peu retouché. Ce n’est que le lendemain, lors de la conférence de presse dite finale, organisée par l’OSCE, que mes protestations publiques contre la partialité des dirigeants de la mission trouvèrent quelque écho, relayées par une association américano – britannique d’observateurs indépendants, la presse locale ainsi que les correspondants russes. Les remous furent tels que la conférence de presse tourna court.

Si l’on nous demande aujourd’hui de condamner les autorités de Minsk, ce n’est pas pour le bien du peuple biélorusse, mais tout simplement pour que nous servions de relais dans les brumes à une stratégie états-unienne qui vise à contenir la puissance russe dans des limites aussi étroites que possible, en la privant de ses alliances les plus naturelles, celles de l’histoire et celles de la géographie. C’est là faire oeuvre d’apprenti sorcier comme on le voit depuis un an en Ukraine, et ajouter une imposture supplémentaire à cette Europe dont l’équilibre fut toujours impossible sans la Russie et l’ensemble de ses alliés (…) ».

(*) Paul-Marie Coûteaux
dirige par ailleurs le mensuel L’Indépendance
(288 Bd Saint-Germain, 75007 Paris)

Pierre Lévy
rédacteur en chef de «La Lettre de Bastille République Nations»
Dossier spécial Belarus dans le journal N° 20, le 29.03.2006

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