Kirghizistan: le fléau des enfants de la rue

Par Alla Vjesinskaïa

Deux semaines avant l'ouverture d'un forum sur la situation des enfants au Kirghizstan, le quotidien ResPublica se penche sur le sort des jeunes de la rue dans ce pays.

Traduit par Koïsun Shakirova

Emportés par les jeux politiques, nous prêtons désormais moins d'attention aux problèmes sociaux qui ne cessent de s'accroître au jour le jour comme, par exemple, celui des enfants de la rue. Ce sont des petits vendeurs de cigarettes, d'allumettes et de produits divers dont, malheureusement, le « samogon » (vodka domestique). L'enfant devient parfois le seul soutien de sa famille et, au lieu d'aller à l'école, il doit gagner son pain. Le nombre croissant des enfants abandonnés est encore plus effrayant. Voir des petits mendiants et des « sans-abri » dormir en hiver et en été sur les trottoirs est devenu habituel.

Des enfants abandonnés, on en voit regroupés partout dans la ville. Les gens, en général, les méprisent ou restent indifférents : pour eux, ce ne sont que des futurs prisonniers, des SDF, des prostituées. Pourtant, ces petits citoyens de notre pays, sont aussi des êtres humains rêvant d'un peu d'affection et d'une vie tranquille.

Le problème du délaissement a souvent pour origine une situation économique difficile, l'alcoolisme, la toxicomanie, la pauvreté, la violence et d'autres problèmes sociaux. Si les plus petits passent leur temps à mendier, les adolescents, quant à eux, gagnent leur vie aux travaux saisonniers, sur les parkings, dans les cafés, les magasins ou les marchés comme porteurs ou chargeurs. Ces moyens-là sont, néanmoins, légaux. Mais il existe aussi des dealers, des racketteurs, des maîtres chanteurs. Plusieurs d'entre eux ont déjà eu l'occasion de « savourer » la vie à la prison car quel que soit le moyen essentiel de survivre, presque tous se mettent à voler.

Ce qui est intéressant est que ce milieu est divisé en « syndicats » ou en castes. Par exemple, les « bouteillers » connaissent tous les endroits de vente de bière et savent quand le consommateur va laisser sa bouteille vide. Les « petits chipeurs » vident les poches dans les ruelles, les transports publics, volent de menus objets dans les kiosques et les échoppes des marchés. Les « indicateurs », pendant ce temps, font le guet. Les « racketteurs » extorquent des sous auprès des babouchkas au marché ou des écoliers. Les « brigands », souvent en groupe, attaquent les jeunes aux alentours des écoles ou des ivrognes. Les jeunes garçons prostitués se vendent au plaisir des autres. Les « brouetteurs » transportent des marchandises. Les « commerçants » revendent les cigarettes par pièce. Et les filles sont, la plupart de cas, prostituées, pour de l'argent ou, tout simplement, pour de la nourriture. En une journée, les « sans-abri » gagnent de 30 à 100 somme (de 0,75€ à 2€) pour manger, dormir quelque part ou payer des racketteurs supérieurs. Bien naturellement, tous boivent, se droguent, certains sont des toxicomanes finis. Même s'ils ne veulent pas, on les fera s'y mettre. Il ne peut pas, donc, être question du bien-être physique et moral de ces « fleurs du bitume ».

Alors, pourquoi les enfants quittent leurs maisons en se condamnant à la pauvreté et l'humiliation ? Principalement, à cause de l'alcoolisme, la toxicomanie des parents, la violence familiale. Certains parents considèrent leurs enfants comme une source supplémentaire de dépenses, certains les obligent à mendier pour s'approvisionner en alcool. Il existe des regroupements d'enfants spécialisés en mendicité. Plusieurs d'entre eux vivent dans la rue avec leurs familles et représentent les vagabonds de la deuxième génération.

Avec l'âge, ces enfants s'habituent à ce milieu et n'ont plus envie de changer quoi que ce soit. A vingt ans, ce sont de véritables vagabonds appréciant une indépendance et une tranquillité relatives. Il existe, cependant, parmi les enfants de la rue une catégorie à part : ceux qui quittent la maison, craignant d'être puni à cause de mauvaises notes à l'école ou ne supportant plus l'indifférence à leurs problèmes. Plusieurs d'entre eux viennent à Bichkek en espérant une meilleure vie et un boulot stable. La rue devient, pourtant, le seul moyen de survie. Il y a entre autres, parmi les sans-abri, des enfants du Tadjikistan, du Kazakhstan, de la Tchétchénie, d'Ouzbékistan et même de Russie.

Il serait faux de dire que rien n'est entrepris par l'État pour résoudre le problème des enfants abandonnés. Il existe certains centres spécialisés, des abris, des maisons pour jeunes. Une aide considérable est offerte par les organisations internationales et humanitaires. Mais en réalité, tout cela reste peu efficace. La quantité des enfants de la rue ne cesse d'augmenter. Ainsi, comment ne pas évoquer l'Union soviétique, la fameuse république de l'École de Dostoïevski [1] mise sur pied par le chef de la Tcheka, Félix Dzerjinski ou l'école du pédagogue Makarenko. On essayait non seulement de rééduquer les adolescents « difficiles » mais aussi de leur trouver un travail. Des écoles d'usine, des brigades de travail étaient créées. Dans les écoles, un système de patronage pour les enfants en difficulté a été introduit. L'attitude envers ces enfants dans la société était, en général, plus humaine. A l'époque soviétique, un enfant mendiant était une honte pour tout le pays.

Aujourd'hui, un agent de milice peut passer indifféremment à côté d'un enfant qui vend du « samogon » sans même lui poser une question élémentaire : « Pourquoi t'es pas à l'école ? » La société, et les gens notamment, sont devenus plus durs. C'est la vie. Et pourtant, il faut agir. L'objectif du journaliste ne consiste pas à dicter les solutions pour résoudre les problèmes, mais plutôt à désigner ces mêmes problèmes. Un État construit son image en fonction de son intérêt pour ses personnes âgées, ses enfants et ses handicapés. Jusqu'ici, notre État fait seulement semblant de s'occuper des problèmes de ces catégories sociales. Autrement, les réformes présenteraient des résultats plus efficaces. Les privilèges sociaux de l'État pour les familles malaisées ressemblent plus à l'aumône qu'à un soutien réel. Rien n'est fait au niveau national.

On dit que les enfants sont les fleurs de la vie ; et ceux-ci, des fleurs sur le bitume. Pour l'instant, on ne voit aucun espoir pour leur avenir, mais peut-être bientôt. Le 15 et 16 décembre 2005, à Bichkek, le Forum national « Situation des enfants au Kirghizstan : la réalité et les perspectives » sera organisé par le Conseil national pour le développement de la femme et de la famille, organisme dirigé par l'administration présidentielle de la République kirghize, en collaboration avec l'administration du Premier ministre, avec le soutien financier de l'UNICEF, du SIDA (Agence suédoise de développement international), des ONG, du Centre de protection de l'enfant et d'autres organisations.

Le but de ce forum, organisé en partenariat entre l'État, la société civile et des organisations internationales, est d'informer la société sur la situation réelle des enfants dans le pays et de mobiliser les participants intéressés.

600 participants devraient assister au forum, parmi lesquels des membres des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, d'administrations régionales, d'organisations internationales et de fondations philanthropiques, de grands médias, d'institutions académiques et scientifiques, d'ONG et de partis politiques.

A cette occasion, seront également invités des experts européens de la politique de l'enfance. A l'ouverture du forum national, au Théâtre kirghiz d'opéra et de ballet, le Président et le Premier ministre kirghiz ainsi que le représentant de l'UNICEF au Kirghizstan, Richard Young, seront présents, ce qui est censé être interprété comme une approche politique à la résolution du problème des enfants abandonnés.

Dans le cadre du forum national, le fonctionnement actuel de la protection des droits de l'enfant au Kirghizstan sera abordé. Les problèmes les plus importants, les tâches prioritaires à résoudre en premier, les mesures à entreprendre pour améliorer la situation des enfants de la rue seront également définis et feront partie du programme d'action pour 2006-2008. En outre, les participants du forum feront connaissance de l'expérience positive internationale et nationale dans ce domaine.

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