«Staline, le tyran rouge»:
Un nouveau croquemitaine pour effrayer les jeunes

Mardi 13 mars, M6 diffusait un documentaire sur Staline. La caution de l'Éducation Nationale, signalée au générique, pouvait laisser espérer un travail authentiquement historique. Il n'en est rien.

Non seulement le commentaire reprend le discours de la vulgate anticommuniste officielle depuis Le livre noir de Courtois et consorts, affirmant sans sourciller que la construction du socialisme a fait 20 millions de morts en Russie soviétique, puis en URSS – la principale manipulation en la matière concernant les famines déclenchées en Ukraine par la résistance des koulaks qui préférèrent abattre leur bétail et en laisser pourrir les carcasses, plutôt que de le livrer aux comités de réquisition chargés de répartir la nourriture dans la population: les résultats désastreux de cette tactique de la terre brûlée est mis sur le compte des «crises du communisme», comme si les bolcheviks avaient volontairement provoqué une catastrophe alimentaire dans le grenier à blé du pays qu'ils dirigeaient! Bientôt, passant des théories de Courtois à celles de Robert Conquest, on nous expliquera que Staline est aussi responsable des morts de la seconde guerre mondiale parce que si l'URSS n'avait pas existé, la peur du rouge n'aurait pas fait glisser l'Allemagne vers le nazisme!

Le sérieux du travail historique de ce documentaire peut d'ailleurs se mesurer à la fin du film, où l'on prétend montrer que Staline était antisémite! On signale qu'il s'est brouillé avec sa fille parce qu'il désapprouvait son mariage, puis on précise que le mari en question était juif. Rien ne permet d'affirmer que la brouille avec Staline a eu lieu parce que son gendre était juif, mais le procédé invite nettement le spectateur à l'induire. De même lorsqu'on note que beaucoup de prisonniers des camps de détention étaient juifs. «Beaucoup»? Dans quelle proportion? Une politique de discrimination aurait abouti à une surreprésentation des Juifs dans la population carcérale. Et les motifs d'incarcération nous donneraient des indications concernant le caractère antisémite des procès. Le documentaire reste muet là-dessus, et pour cause. De même qu'il ne signale pas que plusieurs hommes importants du régime étaient juifs...

Le but de ce film, et des responsables de l'Éducation Nationale qui le cautionne, n'est donc pas historique, mais purement politique. Il s'agit de bien enfoncer dans le crâne des collégiens et lycéens de ce pays – déjà bien préparé par des manuels scolaires où le parallèle communisme-nazisme est de mise – que le communisme est essentiellement criminel, et que tout critique radicale du capitalisme ne peut qu'amener les pires horreurs. Ainsi, l'idéologie néolibérale pourrait s'imposer sans coup férir pendant des décennies, les jeunes ballottés entre le chômage et les emplois précaires et sous-payés se disant qu'ils ont quand même de la chance de vivre libres, dans une belle démocratie où ils ont le droit de choisir entre le fascisme dur et le fascisme mou, entre l'Europe et l'Europe, au lieu de croupir au goulag.

Récemment, Alexandra Mussolini, petite-fille du Duce, député européenne, a déposé au Parlement de Strasbourg un projet de loi interdisant les partis communistes en Europe. De tels documentaires sont de nature à lui fournir des soutiens massifs. Mais M6 et le ministère de l'Éducation Nationale trouveront bien le moyen de montrer aux élèves des reportages prouvant que, si le fascisme progresse partout en Europe depuis des années, c'est encore la faute aux rouges.

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