Quand la Bourse joue avec notre avenir
Huit questions sur la crise financière et
ses conséquences sur notre quotidien
21
janvier : lundi
noir sur les marchés financiers. Les bourses de Francfort, Londres,
Paris
connaissent les plus fortes baisses depuis 2001. La Bourse de Bruxelles
a perdu
20 % de sa valeur en trois mois. A première vue, on pourrait se
dire : « pas de quoi s’inquiéter, je ne suis pas un gros
actionnaire… ». Sauf que les financiers veulent vous faire payer
leur
crise.
Henri
Houben et
François Ferrara
• 1. La
bourse en crise, en quoi cela nous
concerne-t-il ?
• 2. En
quoi cette crise influence-t-elle
l’économie réelle?
• 3.
Quelles sont les causes de cette crise
financière ?
• 4.
Pourquoi a-t-on encouragé le
développement phénoménal des Bourses ?
• 5.
Pourquoi le dollar est-il si
important ?
• 6.
Pourquoi les banques centrales
injectent-elles de l’argent sur les marchés financiers ?
• 7.
Comment la grande finance veut-elle
nous faire payer cette crise ?
• 8.
Cette crise est-elle juste due à des
excès du système ?
1.
La bourse en crise, en quoi cela nous
concerne-t-il ?
La
semaine dernière, la valeur des actions (les parts
d’une entreprise qui peuvent être achetées en Bourse) a chuté fortement
sur les
places financières.
Beaucoup
ont vendu leurs actions parce qu’ils pensent que
ces entreprises vont faire moins de bénéfices dans la période qui vient
et que
donc la valeur des entreprises va chuter.
Quand il
y a plus de vendeurs que d’acheteurs, les prix
des actions baissent. Aujourd’hui, les propriétaires d’actions pensent
que les
États-Unis vont connaître une récession économique : c’est-à-dire
que la
production de biens va reculer, au lieu de croître.
Si le
cours des actions en Bourse descend, c’est
un indicateur que la confiance dans l’économie diminue. Si cela ne
baisse pas trop,
cela n’a pas d’impact immédiat. Mais si ça chute fort, alors ce sera
une
indication pour les patrons : c’est le moment de restructurer. Car
dans la
logique de notre système, qui dit prévisions de bénéfices en baisse,
dit
nécessité pour les patrons de diminuer les coûts.
Or,
aujourd’hui, il y a de fortes indications pour dire
que la chute peut se développer dans les mois à venir : le
milliardaire Soros parle de la plus grave
crise financière depuis 60
ans.
2.
En quoi cette crise influence-t-elle
l’économie réelle?
La
crise
actuelle peut avoir des conséquences mondiales
parce qu’elle touche l’incontestable numéro un économique dans le
monde :
les États-Unis.
La
croissance économique aux États-Unis dépend à
70 % de la consommation des ménages américains. La crise en cours
fait qu les biens financiers (les actions)
et les biens
immobiliers (les maisons) des ménages américains vont être réduits
drastiquement. Le pouvoir d’achat des Américains va diminuer, ils
achèteront
moins. Ce qui devrait aboutir à une baisse de la production de
biens et
à une diminution de l’emploi et une hausse du chômage outre-Atlantique.
Comme
toute l’économie mondiale est liée à l’économie
américaine (par le commerce extérieur, par les capitaux placés, par le
dollar
et son utilisation généralisée dans le monde), tous les grands blocs
économiques (l’Union européenne, le Japon, la Chine,…) dépendent de
l’exportation de leurs marchandises vers les États-Unis.
Si leurs
exportations diminuent, ils connaîtront une
surproduction (on ne peut plus vendre tout ce qui est produit) ce qui
aboutira
à une réduction de la croissance, des bénéfices et des emplois.
3.
Quelles sont les causes de cette crise
financière ?
L’origine
de la crise actuelle se trouve d’abord dans la
crise du marché immobilier (les maisons) américain qui a éclaté en août
dernier.
Tout a
commencé avec le besoin des ménages américains de
construire des maisons pour se loger. Le problème c’est que la plupart
d’entre
eux n’ont pas l’argent nécessaire pour faire face à une telle dépense.
Ils sont
donc obligés d’emprunter à la banque. Mais seuls ceux qui ont des
revenus
suffisants peuvent effectuer l’opération. De ce fait, il y a trop de
logements
par rapport à ce que la population peut payer. Il y a surcapacité
d’habitations,
non par rapport aux besoins des gens mais par rapport à ce qu’ils
peuvent
acheter.
Pour
résoudre cette difficulté, les banques ont offert un
nouveau produit (type de prêt) début des années 2000 y compris à
des
ménages pauvres: ce ne sont plus leurs fonds qu’elles prêtent, mais
ceux des
marchés financiers où agissent des fonds spéculatifs.
De ce
fait, on injecte de l’argent supplémentaire dans le
système économique pour le faire fonctionner et pour pouvoir construire
de
nouvelles maisons. Le marché immobilier attire ainsi des sociétés
spéculatives
qui vont alimenter sa croissance. À ce moment, tout le monde semble
s’enrichir :
* le
ménage mal rémunéré qui détient sa maison,
* la
banque qui lui a prêté,
* les
différentes sociétés spéculatives qui ont placé cet
argent en Bourse.
Mais il
y a plus. La maison, mais aussi les actions
détenues par les ménages américains (la moitié des ménages en
détiennent)
servent de garantie pour des emprunts à la consommation pour
acheter des voitures
par exemple. Cela a maintenu artificiellement la consommation.
Évidemment,
tout crédit doit être remboursé. Or, depuis
des années, les salaires stagnent. Tant que ses actions et la valeur de
sa
maison montait, le travailleur n’éprouvait aucune difficulté à
rembourser ses
prêts. Mais la machine s’est grippée l’an dernier. Les valeurs des
actions ont
chuté. Résultat : le travailleur se retrouve avec son seul salaire
pour
rembourser. Ce qui est souvent impossible. Il doit revendre sa maison
en dessous
de sa valeur et il ne peut pas rembourser ses dettes.
Les
prêteurs connaissent alors de grandes difficultés y
compris les grandes banques. Ainsi des géants bancaires américains
comme Merril Lynch et Citibank ont du être
sauvés par des fonds
contrôlés par des États étrangers (du Golfe et de Chine).
Pire :
comme les banques ne savent plus quelle est
la santé financière de leurs concurrents, elles ne se prêtent plus
entre elles.
Les crédits deviennent plus rares et cela pèse sur les prêts aux
entreprises. Ce
qui provoque la crise financière actuelle. Les pertes totales pour les
grandes
banques devraient dépasser les 600 milliards de dollars, plus de 400
milliards
d’euros.
Mais ce
sont surtout les travailleurs US qui ont payé la
note : 1 500 000 ont déjà été expulsés de leur maison.
Et on
attend pour mars 2008, date du pic des défauts de paiements, plus de 3
millions
d’expulsés !
4.
Pourquoi a-t-on encouragé, aux États-Unis d’abord, ailleurs ensuite, le
développement phénoménal des Bourses ?
Il faut
remonter à 1973. À cette époque, il y a eu ce que
l’on appelle une crise de surproduction au niveau mondial. Un certain
nombre de
secteurs ne pouvaient plus écouler l’ensemble des marchandises qu’ils
produisaient. Il y a trop de produits par rapport à ce que les gens
sont
capables d’acheter. C’était le cas dans le secteur automobile, la
sidérurgie,
un certain nombre de secteurs-clés qui ont un impact sur les autres
secteurs.
Progressivement,
pour sortir de cette crise, la politique
américaine a été notamment de favoriser la mise en place de mécanismes
financiers pour pouvoir augmenter le pouvoir d’achat de la partie la
plus aisée
de la population.
En
favorisant le développement de la Bourse, les ménages
américains (dont plus de 50 %, contrairement à l’Europe, possèdent
des
actions) ont commencé à consommer davantage mais à partir d’un
endettement de
plus en plus important. Cet endettement a été garanti par la hausse des
actions.
A la fin
des années 90, ce développement boursier
américain a été artificiellement boosté par des masses de capitaux
prêtés par
d’autres blocs économiques.
Depuis
1997, les capitaux ont fui des pays asiatiques
pour aller se placer aux États-Unis. Ils ont d’abord alimenté le
secteur des
nouvelles technologies. Du coup, les propriétaires de capitaux du monde
entier
ont acheté massivement des actions des nouvelles entreprises
technologiques
(Internet). Puis, le marché des actions surévalué a crashé en
2000-2001. Les
actifs financiers (actions, épargne,…) des ménages ont chuté d’environ
5 000
milliards de dollars aux États-Unis.
On a
alors diminué les taux d’intérêt et accordé des
crédits à 1 % dans le but de relancer les investissements dans
l’économie
réelle. Mais ça ne fonctionne pas, au contraire, ce sont les
particuliers qui
en profitent pour s’endetter et acheter des résidences dont le prix ne
cesse
d’augmenter… avant qu’à son tour ce marché s’effondre.
On peut
dire que depuis 1973 jusqu’à maintenant les
États-Unis ont pu vivre ainsi artificiellement au-dessus de leurs
moyens.
5.
Pourquoi le dollar est-il si
important ?
Les USA
ont pu vivre au-dessus de leurs moyens parce que
le dollar est jusqu’à maintenant, le moyen de paiement
internationalement
accepté.
Ainsi,
86 % des échanges concernent le dollar,
55 % du commerce international est libellé en dollars, tout le
pétrole est
libellé en dollars et 2/3 des avoirs des banques centrales sont du
dollar. Tout
le monde doit acheter des dollars pour financer ses transactions
internationales et cela faisait rentrer des devises dans le pays. Cela
risque
de changer car cette crise pose la question de la valeur du dollar. Une
remise
en cause du dollar implique une dévalorisation économique des
États-Unis et, de
ce fait, une remise en cause de son pouvoir économique.
Car si
le dollar chute, tout ce système s’effondre. C’est
pour éviter cela que la plupart des grands États soutiennent le dollar.
6.
Pourquoi les banques centrales
injectent-elles de l’argent sur les marchés financiers ?
En août
dernier, des banques importantes ont plongé
puisqu’elles étaient incapables de récupérer leur argent.
Cela a
obligé les banques centrales des États à injecter
de l’argent à coût très bas dans l’économie (faute de quoi les
faillites de
banques auraient été beaucoup plus importantes).
Avec la
crise financière, la méfiance s’est
généralisée : l’opacité du système est complète, les banques ne
veulent
plus se prêter les unes aux autres. Si les banques n’ont plus confiance
entre
elles, il n’y a plus d’échanges interbancaires. L’intervention des
banques
centrales est donc d’assurer que ces banques ont quand même de l’argent
liquide.
Les
banques centrales européennes et asiatiques vont sans
doute injecter de l’argent dans les prochains mois pour soutenir le
dollar pour
éviter que la crise devienne plus profonde. Cela veut dire que le reste
du
monde va injecter des capitaux aux États-Unis pour soutenir le dollar,
avec
l’espoir que la consommation aux États-Unis va reprendre. Mais cette
relance
éventuelle sera provisoire.
Une
autre possibilité pourrait être une fuite en avant
des États-Unis, par exemple dans la guerre, afin de réaffirmer leur
autorité et
leur hégémonie économique sur le monde.
7.
Comment la grande finance veut-elle nous
faire payer cette crise ?
Bien que
la crise frappe en premier lieu les États-Unis,
il y a de fortes chances pour qu’elle se répercute en Europe.
Pourquoi ?
A. Les
marchés financiers, dont les acteurs sont
les mêmes partout ans le monde, sont liés entre eux.
B. La
situation des marchés immobiliers (en chute dans
certains pays européens comme en Espagne, en Irlande et en
Grande-Bretagne),
fait craindre une crise immobilière comparable à celle des USA. Des
gens
devront vendre leurs maisons et rembourser leurs dettes. Ce qui
provoquera des
problèmes dans le secteur du bâtiment.
C.
Certaines banques européennes qui ont investi aux
États-Unis (et en particulier dans l’immobilier) risquent de lourdes
pertes
financières, voire la faillite. Par exemple, la cinquième banque
anglaise l’est
quasiment et les banques allemandes sont très mal prises. En Belgique,
on parle
de menaces sur Fortis, ce qui aura bien sûr une répercussion sur le
reste de
l’économie.
D. La
réduction de la consommation aux États-Unis va
réduire l’activité économique avec des problèmes d’emploi pour les
entreprises
européennes qui exportent outre-Atlantique.
E.
L’Europe et l’Asie risquent de devoir se serrer la
ceinture pour éviter la chute du dollar et ce que cela entraîne. Cela
signifie
que de l’argent qui pouvait servir à la croissance de ces pays va
servir à
limiter les dégâts de la chute du dollar. Des sommes colossales qui
pourraient
servir au social vont être détournées pour sauver les marchés
financiers et le
dollar.
8.
Cette crise est-elle juste due à des
excès du système ou le système économique lui-même est-il en cause ?
Cette
crise découle de la crise de surproduction
généralisée que nous connaissons depuis 1970. Pour augmenter leurs
bénéfices,
les grands actionnaires (les capitalistes qui possèdent des millions
d’actions)
ont maintenu les salaires aussi bas que possible.
La part
es salaires a chuté ainsi de 15 %
dans la production mondiale de richesse. Cela explique largement le
déséquilibre entre la production de biens et la possibilité de les
acheter.
L’offre de biens de consommation dépasse alors le pouvoir d’achat des
travailleurs.
Le
système a tenu jusque maintenant grâce au crédit. Ce
crédit a poussé les travailleurs américains à consommer. Mais ce crédit
a
surévalué les capacités du marché à absorber la production de
marchandises, en
postposant l’effet de la surproduction au moment du remboursement du
crédit.
Comme les capitaux ne peuvent être suffisamment investis dans la
production au
vu de la surproduction régnante, ceux-ci se sont tournés vers les
bourses et
l’activité commerciale.
Or, ces
capitaux n’ont créé aucune richesse, ils ne
reposent sur rien sauf sur un Himalaya de dettes. Il est donc normal
que le
château de cartes s’écroule tôt ou tard, c’est ce que nous pourrions
vivre dans
les prochains mois.
C’est
donc le système économique capitaliste lui-même qui
est en cause et qu’il faut remettre radicalement en cause pour que les
gens
passent avant la Bourse et ses profits…Le dessin de Matiz