Staline et la Lutte pour la Réforme Démocratique

Par Grover Furr

Deuxième partie

À la fin du Plenum, Robert Eikhe, le Premier Secrétaire du Krai de Sibérie Occidentale (région de la république russe), a rencontré Staline en privé. Ensuite plusieurs autres Premiers Secrétaires l'ont aussi rencontré. Ils ont probablement exigé les énormes pouvoirs qu'on leur a accordé peu de temps après : l'autorisation de former "des troïkas", ou groupe de trois fonctionnaires, pour combattre les conspirations contre le gouvernement soviétique dans leur région. Ces troïkas avaient reçu un pouvoir d'exécution sans appel. Des limites en nombre pour ceux qui devaient être tués et pour ceux qui devaient être emprisonnés par décision de ces troïkas ont été fixés et accordées. Quand elles furent atteintes, les Premiers Secrétaires ont demandé des limites plus élevées qui leur ont été accordées. Zhukov pense qu'Eikhe aurait pu agir pour le compte d'un groupe officieux de Premiers Secrétaires. (Getty, "Excesses" 129; Zhukov, Inoy 435)

Quelles étaient les cibles de ces draconiens procès-par-troïka? Zhukov croit que ça devait être les lishentsy, les gens dont les droits de citoyenneté, y compris le droit de vote, avaient récemment été rétabli et dont les votes représentaient potentiellement le plus grand danger pour la continuité du pouvoir des Premiers Secrétaires. Zhukov écarte en grande partie l'existence de conspirations réelles. Mais des documents d'archives récemment publiés en Russie précisent que, au minimum, la direction centrale recevait constamment des rapports policiers très crédibles de conspirations, y compris des transcriptions de confessions. Certainement Staline et d'autres à Moscou croyaient que ces conspirations existaient. En l'état actuel mon opinion, rejoignant celle de Zhukov, est qu'au moins certaines des conspirations présumées ont vraiment existé et que les Premiers Secrétaires ont cru en elles. (Zhukov, KP le 13 novembre 02; Inoy, Ch. 18; "Repressii" 23; Lubianka B)

Une autre hypothèse est que quiconque était à ce moment là, ou avait déjà été impliqué dans un quelconque mouvement d'opposition était probablement considéré comme "un ennemi" potentiel et donc arrêté et interrogé par le NKVD, dont un membre faisait toujours partie de la troïka. Un autre groupe était formé par ceux qui exprimaient ouvertement de la méfiance ou de la haine envers le système soviétique dans son ensemble. Thurston apporte la preuve que de telles gens étaient souvent arrêtés immédiatement. Cependant, ceux qui exprimaient simplement des critiques de dirigeants locaux du parti, plus particulièrement lors des réunions de critiques convoquées à cette fin, n'étaient pas arrêtés, tandis que ceux qu'ils critiquaient, y compris des dirigeants du parti, l'étaient parfois. (Thurston, 94-5)

Contrairement à ceux qui soutiennent que les conspirations étaient des fantômes nées l'esprit paranoïaque de Staline – ou pire encore, des mensonges concoctés pour renforcer le pouvoir mégalomane de Staline, il y a beaucoup de preuves que des conspirations réelles ont existé. Les rapports des conspirateurs qui plus tard quittèrent l'URSS l'attestent. L'importante documentation de police concernant de telles conspirations, dont seulement une petite partie a été publié, infirment fortement l'hypothèse que tout cela avait été monté de toutes pièces. En outre, les annotations de Staline sur ces documents attestent qu'il croyait à leur existence. (Getty, "Excès" 131-4; Lubianka B)

Getty résume de cette façon cette contradiction sans issue :

« Staline ne désirait pas encore reculer au sujet des élections plurielles et le 2 juillet 1937 La Pravda a sans aucun doute désappointé les secrétaires régionaux en publiant le premier décret instituant les nouvelles règles électorales, en promulguant et en mettant en vigueur les bulletins des élections plurielles, au suffrage universel et secrètes. Mais Staline a fait un compromis. Le même jour de la publication de la loi électorale, le Politburo a approuvé le lancement d'une opération massive contre les éléments dont les dirigeants locaux s'étaient précisément plaints et quelques heures plus tard, Staline a envoyé son télégramme aux dirigeants provinciaux du parti ordonnant l'opération koulak [contre les lishentsy – GF]. Il est difficile d'éviter de conclure qu'en échange de l'obligation faite aux dirigeants locaux du parti d'organiser les élections, Staline ait choisi de les aider en leur donnant l'autorisation de tuer ou de déporter des centaines ou des milliers « d'éléments dangereux. » ("Excesses" 126)

Indépendamment de l'histoire de ces purges, exécutions extrajudiciaires et déportations, Staline semble avoir cru qu'elles créeraient les conditions préalables pour des élections plurielles. Mais tout cela a en fait annulé toute possibilité pour de telles élections.

Le Politburo a d'abord essayé de limiter la campagne de répression en ordonnant qu'elle soit terminée dans les cinq jours. Quelque chose les a convaincus, ou contraints, d'autoriser le NKVD de prolonger la période pendant quatre mois – du 5-15 août au 5-15 décembre. Est-ce que c'était le grand nombre de ceux qui étaient arrêtés? La conviction que le parti faisait face à un grand nombre de conspirations et à une gigantesque menace interne? Nous ne connaissons pas les détails comment et pourquoi cette répression massive s'est développée et comment elle l'a fait.

C'était exactement la période durant laquelle la campagne électorale devait avoir lieu. Bien que le Politburo ait continué la préparation pour les élections plurielles et des règles fixant la façon dont les électeurs devraient indiquer leur choix et comment les fonctionnaires devraient mener à terme les élections, les fonctionnaires locaux ont en réalité contrôlé la répression. Ils pouvaient déterminer quelle opposition au parti – ce qui voulait dire, en grande partie à eux-mêmes – serait considérée comme "loyale" et celle qui nécessitait la répression, l'emprisonnement ou la mort (Getty, " Excesses," passim.; Zhukov, Inoy 435)

Les documents de première main montrent que Staline et la direction centrale du Politburo étaient convaincus que des conspirateurs antisoviétiques étaient actifs et qu'on devait s'occuper d'eux. C'est ce que les dirigeants régionaux du parti avaient affirmé pendant le Plénum de février-mars. A ce moment là, la direction Stalinienne avait minimisé ce danger et avait concentré l'attention sur la Constitution et sur la nécessité de se préparer pour de nouvelles élections et pour le remplacement de la vieille direction "bureaucratisée" par une nouvelle.

Lors du Plenum de juin, les Premiers Secrétaires étaient en position pour dire, en effet : "nous vous l'avions dit. Nous avons eu raison et vous avez eu tort. En outre, nous avons toujours raison – des conspirateurs dangereux sont toujours actifs, prêts à utiliser la campagne électorale dans leur tentative de fomenter une révolte contre le gouvernement soviétique." Cela s'est-il passé ainsi ? C'est possible mais nous ne pouvons en être certains.

Staline et la direction centrale n'avaient aucune idée de l'étendue de ces conspirations. Ils ne savaient pas ce que l'Allemagne Nazi ou le Japon fasciste feraient. Le 2 juin Staline a révélé lors de la réunion élargie de l'armée soviétique que le groupe de Toukhatchevski avait donné le plan opérationnel de l'Armée Rouge à l'état-major allemand. Ceci voulait dire que les Japonais, qui étaient liés par une alliance militaire ("l'Axe") et une alliance politique anti-communiste (le " Pacte Anti-Komintern" – en réalité, un pacte antisoviétique) avec l'Italie fasciste et l'Allemagne Nazi, l'avaient sans aucun doute aussi. Staline avait dit aux dirigeants militaires que les comploteurs voulaient faire de l'URSS "une autre Espagne", ce qui voulait dire une Cinquième Colonne intérieure coordonnée avec une armée fasciste d'invasion. Étant donné ce grave danger, la direction soviétique était déterminée à réagir avec force brutalité. (Staline, "Vystuplenie")

En même temps beaucoup de preuves suggèrent que la direction centrale (de Staline) voulait à la fois restreindre la répression par "les troïkas" exigée par les Premiers Secrétaires et continuer à mettre en œuvre les élections secrètes et plurielles de la nouvelle Constitution. Du 5 au 11 juillet, la plupart des Premiers Secrétaires ont suivi l'exemple d'Eikhe en envoyant les chiffres précis de ceux qu'ils voulaient supprimer – par l'exécution (la catégorie 1) ou l'emprisonnement (la catégorie 2). Soudainement le 12 juillet, le Commissaire adjoint du NKVD M.P. Frinovskii a envoyé un télégramme urgent à toutes les agences locales de la police : « Ne commencez pas l'opération pour réprimer les anciens koulaks. Je le répète, ne commencez pas. » (Getty, "Excesses" 127-8)

Les chefs locaux du NKVD ont été rappelés à Moscou pour des conférences, après que fut publié l'Ordre No. 00447. Cette longue instruction très détaillée à la fois élargissait les types de personnes soumises à la répression (incluant essentiellement des prêtres, ceux qui s'étaient précédemment opposées au pouvoir soviétique et les criminels) et – en général – minimisant « les limites » ou nombres demandés par les secrétaires provinciaux. Tous ces faits suggéraient des désaccords et des luttes entre « le centre » – Staline et la direction centrale du Politburo – et les Premiers Secrétaires provinciaux. Clairement, Staline n'était pas responsable. (Ordre No 00447; Getty, "Excesses" 126-9).

Le Plénum du Comité Central d'octobre 1937 ratifia l'annulation finale du plan pour des élections plurielles. Un échantillon de bulletins, montrant plusieurs candidats, avait déjà été rédigé; plusieurs d'entre eux ont été conservés dans des archives diverses. Au lieu de cela, les élections au Soviets de décembre 1937 ont été mises en œuvre en partant du principe que les candidats du parti se présentaient sur des listes avec 20-25 % de candidats indépendants – autrement dit, une sorte d'" alliance", mais sans contestation. À l'origine les élections avaient été prévues sans listes de candidats; le vote devait seulement porter sur des individus, une méthode beaucoup plus démocratique. Zhukov a réussi à trouver dans les archives le document même que Molotov a signé, les 11 octobres à 18h00, annulant les élections plurielles. Ceci a représenté un important recul mais inévitable pour Staline et ses partisans dans le Politburo. (Zhukov, KP le 19 novembre 02; Zhukov, Tayny. 41; Inoy 443)

C'était aussi lors du Plénum du C.C en octobre que la première protestation contre les répressions massives a été prononcée par Peskarov, premier Secrétaire de Koursk:

« Ils [le NKVD ? La troïka ? – GF] ont condamné des gens pour de petites affaires ... illégalement et quand nous ... avons posé la question au C.C., les camarades Staline et Molotov nous ont fortement soutenus et ont envoyé une équipe de fonctionnaires de la Cour suprême et du bureau du Procureur pour passer en revue ces cas.... Et il s'est avéré que pour les trois semaines de travail de cette équipe 56 % des sentences dans 16 districts ont été annulées par l'équipe comme étant illégales. Qui plus est, dans 45 % des sentences il n'y avait aucune preuve qu'un crime avait été commis. » (Zhukov, Tayny, 43; italique ajouté)

Lors du Plénum de janvier 1938, Malenkov s'est livré à une vive critique du nombre élevé de membres du Parti expulsés et de citoyens condamnés, souvent sans même soumettre une liste de noms, mais seulement le nombre de condamnés! Postyshev, le Premier Secrétaire de Kouïbychev, a été congédié en tant que candidat membre du Politburo pour avoir soutenu qu'il y avait "à peine un seul homme honnête" parmi tous les fonctionnaires du parti.

Il semble que le NKVD était hors de contrôle, au moins dans de nombreux secteurs locaux. Sans aucun doute que les Premiers Secrétaires l'étaient aussi. (Zhukov, KP le 19 novembre 02; Tayny, pp. 47-51; Thurston 101-2; 112) Cependant, la direction du Politburo était toujours inquiète du fait qu'il y avait de réels conspirateurs dont on devaiet s'occuper. Le niveau des abus de NKVD n'était pas reconnu. Comme Zhukov le note, le rapport de Malenkov, blâmant les carriéristes à l'intérieur du parti pour les expulsions massives et les arrestations, a été suivi par ceux de Kaganovich et de Jdanov qui insistaient sur la lutte contre des ennemis et qui accordaient seulement une légère attention "à la naïveté et à l'ignorance" dans le travail "de Bolcheviks honnêtes."

La Pravda, sous le contrôle direct de la direction stalinienne, publiait toujours sur la nécessité de retirer au parti le contrôle direct des affaires économiques et sur le besoin de promouvoir des personnes indépendantes du parti dans des fonctions dirigeantes. (Zhukov, Tayny 51-2) Dans le même temps, Nikita Khrouchtchev qui était, en 1937, à la direction du Parti de Moscou, avait demandé l'autorisation d'exécuter 20000 personnes anonymes, est muté en Ukraine où, en moins d'un mois, il demande aux autorités de réprimer 30000 personnes. (Zhukov, Tayny 64 et voir. 23 et la suite)

Nikolai Yezhov, qui avait pris la tête du NKVD à la place de Genrikh Yagoda en 1936, semble avoir été de connivence avec les Premiers Secrétaires.

La répression massive de 1937-38 est tellement associée à son action qu'elle est toujours appelée la "Yezhovchtchina". Yezhov a été contraint de démissionner le 23 septembre 1938 et en novembre 1938 il a été remplacé par Lavrentii Beria.

Sous Beria un grand nombre d'officiers du NKVD et de Premiers Secrétaires responsables de milliers d'exécutions et de déportations furent jugés et souvent exécutés pour le meurtre de gens innocents et l'utilisation de la torture contre ceux qui étaient arrêtés. Les transcriptions des procès de certains de ces policiers qui ont utilisé la torture ont été publiées. Bon nombre de personnes condamnées et qui avaient été soit emprisonnées, soit déportées ou envoyées dans un camp ont été libérées. Beria aurait dit plus tard qu'on lui avait demandé instamment de « liquider la Yezhovchtchina. » Staline a dit au concepteur d'avions Yakovlev que Yezhov avait été exécuté pour le meurtre de nombreuses personnes innocentes. (Lubianka B, Numéros 344; 363; 375; Mukhin, Ubiystvo 637; Yakovlev)

Il en est résulté des dommages incalculables pour la société soviétique, pour le gouvernement soviétique et pour le Parti Bolchevik. Ceci est bien connu depuis longtemps. Ce qui n'a pas été compris jusqu'à présent c'est que la mise sur pied des troïkas et de grands quotas pour les exécutions et les déportations, a été introduite sur l'insistance des Premiers Secrétaires, et non de Staline. La simultanéité de tous ces événements, la menace de la tenue d'élections à bulletins secrets et plurielles, le fait que le Comité Central ait réussi à forcer la direction de Staline à annuler les élections disputées, conduit Zhukov à penser que la volonté de se débarrasser « de la menace » d'élections plurielles a été une raison majeure des arrestations massives et des exécutions de la "Yezhovchtchina". (Zhukov, KP)

Rien ne peut absoudre Staline et ses partisans d'une grande part de responsabilité pour les exécutions – apparemment, plusieurs centaines de milliers – qui s'ensuivirent. Si ces gens avaient été emprisonnés plutôt qu'exécutés, nombre d'entre eux auraient pu faire réviser leur cas et auraient été libérés. Cependant, pour le sujet qui nous préoccupe ici, la question clef est : Pourquoi Staline a-t-il cédé aux demandes des Premiers Secrétaires pour qu'il leur soit donné aux " troïkas" les pouvoirs de vie et de mort? Quoiqu'il ne puisse trouver aucune excuse, il y avait certainement des raisons.

Aucun gouvernement ne peut se prévenir contre la trahison simultanée de commandants militaires de haut rang, de personnalités de haut niveau à la fois au gouvernement national et dans les gouvernements régionaux importants et par le chef de la police secrète.

Un nombre non négligeable de conspirations, impliquant à la fois des anciens et actuels dirigeants de haut niveau du parti et qui avaient des liens partout à travers le vaste pays, venait tout juste d'être découvert. Le plus inquiétant était l'implication de personnages militaires de haut niveau, avec la révélation de plans militaires secrets à l'ennemi fasciste. Les conspirateurs militaires avaient des contacts partout à travers l'URSS. La conspiration a impliqué également les niveaux les plus élevés du NKVD, y compris Genrikh Yagoda, qui l'avait dirigé de 1934 jusqu'en 1936 et qui avait été le commandant en second pendant quelques années avant 1934. On ne pouvait pas savoir à quel point la conspiration s'était répandue et combien de personnes étaient impliquées. La prudence était de soupçonner le pire.

Le Politburo et Staline lui-même étaient au sommet de deux grandes hiérarchies à la fois du Parti Bolchevik et du gouvernement Soviétique. Ce qu'ils connaissaient de l'état des affaires dans le pays reflétait ce que leurs subalternes leur disaient. Au cours des douze mois suivants ils ont réprimé nombre de Premiers Secrétaires, plus de la moitié d'entre eux ont été arrêtés. Pour la plupart, les accusations précises contre la majorité de ces hommes, ainsi que les dossiers de leurs interrogations et procès, doivent encore être déclassifiés, même dans la Russie post-soviétique et anti-communiste. Mais nous en savons maintenant assez à propos des résultats des enquêtes qui parvenaient à Staline et au Politburo pour avoir quelque idée de la situation alarmante à laquelle ils faisaient face. (Lubianka B)<:p>

Le mode de fonctionnement du Parti Bolchevik est le centralisme-démocratique. Malgré son statut et sa popularité dans le pays, Staline (comme n'importe quel dirigeant du parti) pouvait ne pas être réélu par la majorité de membres du Comité Central. Il n'était pas en position d'ignorer des appels urgents par un grand nombre de membres du C.C.

Pour illustrer l'incapacité de Staline à empêcher les Premiers Secrétaires de faire fi des principes de l'élection démocratique, Zhukov cite un incident du Plénum d'octobre 1937 dont la transcription n'est toujours pas publiée. I.A. Kravtsov, le Premier Secrétaire du kraikom de Krasnodar [le comité régional – GF] était le seul à reconnaître et en détail, ce que ses collègues avaient fait en catimini depuis quelques semaines déjà. Il exposa comment les candidats choisis pour se présenter à la députation du Soviet Suprême de l'URSS étaient ceux qui convenaient aux intérêts de « la direction ».

« Nous mettons en avant nos candidats pour le Soviet Suprême » a déclaré Kravtsov en toute franchise.

« Qui sont ces camarades ? Huit sont des membres du parti; deux ne sont pas membres du parti ou sont membres du Komsomol [l'organisation de la jeunesse communiste]. De cette façon nous nous en sommes tenus au pourcentage de non-membres du parti prévu dans le projet de décision du CC. Professionnellement ces camarades sont répartis de cette façon : quatre employés du parti, deux employés des Soviets, un président de kolkhoze, un conducteur de moissonneuse-batteuse, un conducteur de tracteur, un ouvrier du pétrole...

Staline : qui d'autre, à part les conducteurs de moissonneuse-batteuse ?

Kravtsov : Parmi les dix il y a Yakovlev, le Premier Secrétaire du kraikom, [et] le président du comité exécutif du krai.

Staline : Qui vous a conseillé de faire cela ?

Kravtsov : Je dois dire, camarade Staline, que ceux qui m'ont conseillé sont ici, dans l'appareil du CC.

Staline : Qui ?

Kravtsov : Nous dans le C.C. avons contacté le président du comité exécutif de notre krai, le camarade Simochkine et il a obtenu l'approbation de l'appareil du C.C.

Staline : Qui ?

Kravtsov : Je ne peux pas dire, je ne sais pas.

Staline : C'est dommage que vous ne le sachiez pas, on ne vous a pas dit la vérité. »

(Zhukov, Inoy 486-7)

Évidemment tous les Premiers Secrétaires faisaient ce que seul Kravtsov a ouvertement avoué – le détournement du principe des élections secrètes aux Soviets, un principe pour lequel ils avaient eux-mêmes voté lors des Plénums précédents, mais avec lequel ils n'avaient jamais été vraiment d'accord. Ceci marque la défaite finale de Staline sur cette question de la réforme du système électoral et constitutionnel que lui et la direction centrale avaient soutenue pendant plus de deux ans.

La réforme démocratique a été enterrée. Le vieux système politique est demeuré en place. Le plan de Staline pour les élections plurielles avait échoué. « Ainsi la tentative de Staline et de son groupe pour réformer le système politique de l'Union soviétique a abouti à un échec total. » (Zhukov, Inoy 491)

Zhukov croit que, si Staline avait refusé la demande des Premiers Secrétaires d'attribuer des pouvoirs extraordinaire aux " troïkas", il – Staline – n'aurait très probablement pas été réélu, il aurait été arrêté en tant que contre-révolutionnaire et exécuté. « ... Aujourd'hui Staline serait compté parmi les victimes de la répression de 1937 et la commission d'A.N.Yakovlev aurait depuis longtemps présenté une pétition pour sa réhabilitation. » (Zhukov, KP le 16 novembre 02)

En novembre 1938 Lavrentii Beria remplace effectivement Yezhov en tant que chef du NKVD. Les « troïkas » sont supprimées. Les exécutions extrajudiciaires arrêtées et ceux qui étaient responsables des nombreux terribles excès furent jugés exécutés ou emprisonnés. Mais la guerre s'approchait. Le gouvernement français refusait de prolonger l'alliance franco-soviétique qu'il avait signée (l'Union soviétique en voulait une beaucoup plus ferme). Les Alliés avaient cédé la Tchécoslovaquie à Hitler et aux fascistes polonais petit à petit, sans combat. L'Allemagne Nazie avait conclu une alliance militaire avec la Pologne fasciste avec l'intention d'envahir l'URSS. La Guerre civile espagnole, que les Soviétique avaient soutenue était perdue. L'Italie avait envahi l'Éthiopie et la Société des Nations n'avait rien fait. La France et la Grande-Bretagne encourageaient clairement Hitler, la plupart des pays de l'Europe de l'Est derrière lui, à envahir l'URSS. (Lubianka B, No 365; Leibowitz)

Le Japon, l'Italie et l'Allemagne avaient signé un traité de défense mutuel et un pacte "Anti-Komintern", tous les deux dirigés expressément contre l'URSS. Tous les pays européens qui avaient une frontière commune avec l'URSS – la Pologne, la Roumanie, la Bulgarie, la Hongrie, la Finlande, l'Estonie, la Lettonie et la Lituanie – étaient des dictatures militaires de type fasciste. Une attaque japonaise en 1938 sur le Lac Khasan fit 1000 morts dans l'Armée Rouge. L'année suivante un assaut japonais beaucoup plus sérieux a été repoussé par l'Armée Rouge à Khalkin-Gol. Les victimes soviétiques furent au nombre de 17000, dont presque 5500 tués – ce n'était pas une petite guerre. Comme il s'avéra plus tard, cette guerre fut décisive et les Japonais ne se sont plus frottés aux Soviétiques par la suite. Mais le gouvernement soviétique ne pouvait pas l'imaginer. (Rossiia je SSSR v Voynakh)

Après 1938, le gouvernement de Staline n'a pas essayé à nouveau de mettre en œuvre le système électoral démocratique prévu par la Constitution de 1936. Cela signifiait-t-il une opposition continue entre Staline et les Premiers Secrétaires dans le Comité Central? Ou une estimation que, la guerre s'approchant rapidement, de nouveaux efforts vers la démocratie devaient attendre des temps plus cléments ? Les preuves disponibles aujourd'hui ne permettent pas de conclure.

Cependant, une fois que Beria eut remplacé Yezhov en tant que chef du NKVD (officiellement en décembre 1938; en pratique, peut-être quelques semaines plus tôt) il y a eu un flot continu de réhabilitations. Beria libéra plus de 100.000 prisonniers des camps et des prisons. Des procès de membres du NKVD accusés de torture et d'exécutions extrajudiciaires suivirent. (Thurston 128-9)

6. Notes Complémentaires

Notes sur le travail d'Yuri Zhukov :

Jusqu'à présent il n'y a eu qu'une attaque érudite d'envergure contre les thèses de Zhukov – par le professeur Irina V. Pavlova, "1937 : Vybory kak mistifikatsiia, terror kak real'nost '," Voprosy Istorii 10, 2003 19-36. Pavlova est une anti-communiste forcenée de l'école du « totalitarisme » dont l'hostilité idéologique au communisme dénature sa recherche historique. Par exemple, elle a menti au sujet des recherches de Getty pour essayer de le discréditer. Pavlova fait de la propagande, pas de l'histoire.

Pavlova se réfère seulement aux articles de Zhukov dans KP; elle a écrit ses critiques avant la publication de « Staline Inoy ». La critique de Pavlova part de l'hypothèse que les Procès de Moscou et celui de Toukhatchevski sont des coups montés et que toutes les campagnes constitutionnelles et électorales étaient « une couverture » délibérée pour cette répression.

Pavlova affirme aussi que, parce que le Soviet Suprême n'avait pas de pouvoir politique réel en 1936, des élections plurielles ne lui auraient pas donné plus de pouvoir. Si par « pouvoir » Pavlova signifie la capacité de défaire le Parti Bolchevik de sa position dominante en URSS et de détruire le socialisme, elle a sans aucun doute raison : sûrement que Staline n'avait aucune intention de permettre une contre-révolution par des moyens constitutionnels. On ne permet cela dans aucun pays démocratique bourgeois. Mais si elle veut signifier le pouvoir d'influencer les politiques de l'État et d'exercer de la pression, à l'intérieur de certaines limites, sur des politiques sociales spécifiques et sur le Parti Bolchevik lui-même – c'est-à-dire le type de possibilités déterminées par des élections dans des démocraties bourgeoises – alors elle n'a probablement pas raison.

Notes sur le livre d’Iuri Mukhin, Ubiystvo Stalina je Beria :

Ce livre de Mukhin est souvent rejeté par ceux qui sont opposés à ses conclusions en raison du fait qu'il a formulé des remarques qui peuvent être interprétées comme étant antisémites. Il doit être noté que Mukhin fait des remarques s'opposant à l'antisémitisme dans ce même livre. Ce travail ne comporte aucun passage dans lesquels des déclarations antisémites peuvent être alléguées. Mukhin a aussi pris des positions excentriques sur quelques sujets qui ne sont pas traités dans ce livre. Je ne me base sur aucun de ces travaux non plus. La même chose pourrait, et devrait, être dite quand les érudits anti-communistes sont cités – le fait qu'ils aient des préjugés anti-communistes ne signifie pas qu'ils ne peuvent pas, occasionnellement, avoir quelques positions valables. Et, bien sûr, l'anticommunisme est normalement lié étroitement à l'antisémitisme. N'étant ni communiste ni Juif, Mukhin démontre une certaine hostilité aux deux, mais ce n'est pas un anticommuniste conventionnel, ni un antisémite conventionnel.

L'analyse de Mukhin des sources primaires et secondaires est souvent très pointue et je l'utilise et la cite quand je la trouve utile. Naturellement, la citation des analyses de Mukhin que l'auteur pense être utiles n'implique pas un accord avec les parties de son analyse qui ne sont pas citées. Mukhin n'est pas non plus responsable de l'utilisation que j'ai faite de sa recherche. J'ai vérifié chaque référence faite par Mukhin et tous les autres érudits cités ici, sauf dans le cas de sources primaires disponibles seulement pour ceux qui travaillent sur les archives.

7. Bibliographie

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Beria, Lavrentii. Discours aux obsèques de Staline. http://leader.h1.ru/beria.htm. Mukhin cite la version originale publiée dans La Pravda Komsomolskaya, No 59, 1953, pp. 1-3 (Ubiystvo, 282). Je n'ai pas été capable de voir cette version, mais les passages que Mukhin cite sont identiques à la version en ligne citée ici. Cité en tant que "Discours de Beria."

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Le Discours Secret de Khrouchtchev a été imprimé plusieurs fois; j'ai utilisé l'édition dans Izvestiia TsK. KPSS No 3, 1989. À http://www.zvenigorod.ru/library/history/cccpsun/1989/3/128.htm

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À suivre.

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