Une interview d’Elisabeth Martens à propos
de son dernier livre
"Histoire du bouddhisme tibétain, la
compassion des puissants", L'Harmattan, 2007.
Q : Votre livre jette un éclairage inhabituel
sur le Tibet et son histoire. Quels sont, selon vous, les enjeux géostratégiques
du conflit sino-tibétain ?
R
: Pour aborder ces enjeux, il faut comprendre que le conflit concerne moins la
relation Chine-Tibet que la relation Chine-Occident.
Dès 1949, les EU ont clairement signifié que
le Tibet serait désormais leur atout majeur dans la lutte contre le communisme
chinois (voir cit. des FRUS).
Ce
qui leur importe, depuis cette époque, n’est pas le Tibet, ni les Tibétains, ni
leur indépendance, mais l’attitude à adopter vis-à-vis de la Chine. Ceci d’abord
dans le cadre de la Guerre Froide, et depuis que la Chine devient un moteur
économique au niveau mondial, c’est son gigantesque marché qui intéresse
l’Occident.
Le
Tibet « à l’occidentale » et son représentant
très médiatisé, SS-le-DL, ont été
pris en otage par l’Occident pour servir ses propres
intérêts. Le but est clair
: il s’agit de déstabiliser la Chine et pour cela tous les
moyens sont bons. Le
plus efficace est le conflit ethnique, donc on nous présente ce
conflit comme
étant celui de deux ethnies, Chinois contre Tibétains.
S’il est vrai que
ceux-ci ont deux cultures différentes, cela fait
déjà plus d’un millénaire
qu’elles se côtoient, si bien qu’elles ont fini par se
mélanger.
Bien
sûr, la Chine a fait des erreurs dans sa politique vis-à-vis du Tibet, comme
elle a fait des erreurs ailleurs. Cependant elle n’a jamais provoqué un
génocide ethnique au Tibet comme on l’a dit chez nous, et elle ne vise pas le
génocide culturel comme on le dit encore chez nous.
Q
: Vous parlez de la naissance d’un mythe du Tibet en Occident au 19ème siècle.
Pouvez-vous en restituer le contexte idéologique ?
R
: En Europe, la révolution industrielle du 19ème a fait naître plusieurs
courants de pensée contradictoires.
Le
matérialisme historique, dont les pères sont Marx et Engels, propose une autre
manière de réfléchir sur l’économie du monde que celle proposée par le
capitalisme.
Cela n’a pas plu aux meneurs de ce système
qui ont cru bon de détourner les esprits de l’intelligentsia européenne en
soutenant le courant romantique, représenté e.a. par
des mouvements spirites très en vogue dans les salons bourgeois de l’époque.
L’un d’entre eux était mené par une dame de l’aristocratie russe, Helena Blavatsky dont les écrits font état de relations étroites
avec le bouddhisme tibétain (répandu en Mongolie, Sibérie et jusqu’à la Volga).
«
La doctrine secrète », son œuvre majeure, donna naissance à toute une
constellation d’associations à vocation plus ou moins spirituelle qui
constituent les bases du New Âge. Ce vaste courant du New Âge a repris de
vigueur avec le désenchantement post-Mai-68, et avec l’arrivée de SS-le-DL sur
le marché des spiritualités dans les années 70.
Ce
personnage hautement charismatique et son histoire ont tout pour séduire les
archétypes occidentaux : le roi-père ou roi-dieu, déchu de son trône par
l’horrible démon rouge à queue fourchue, banni à tout jamais de son royaume,
etc. Pas étonnant que les pouvoirs occidentaux se soient emparés de cette
histoire pour faire compatir notre inconscient au sort de ce « pauvre peuple
martyr » !
Pourtant,
s’il y eut massacre du peuple tibétain, c’était plutôt pendant le millénaire de
pouvoir théocratique, qui cumulait pouvoirs politique, religieux et économique,
et qui était particulièrement cruel et répressif envers les 95 % de serfs et
d’esclaves mis au service du haut clergé et de la noblesse tibétains.
Actuellement, les Tibétains les plus âgés remercient encore la Chine pour leur
réforme agraire des années 60.
Q
: En quoi consiste la « bouddhomania actuelle » que
vous dénoncez ? Comment analysez-vous cet intérêt contemporain de l’Occident
pour le bouddhisme ?
R
: Ce que j’appelle la « bouddhomania », c’est le
manque de discernement et d’esprit critique dès qu’il s’agit du Tibet et du DL.
En
Occident, nous ne cherchons plus à interroger les faits historiques, tellement
nous avons été drillés, pendant 50 ans, à penser en termes dichotomiques :
méchants Chinois contre pauvres Tibétains. Au point que la plupart d’entre
nous, en toute bonne foi, ne distinguent plus entre sympathiser (ou adhérer) au
bouddhisme et le message politique transporté par le bouddhisme tibétain. Qu’il
y ait de plus en plus de bouddhistes en occident n’est pas le problème, mais
qu’ils soient menés par le bout du nez pour faire grimper la xénophobie anti-chinoise, ceci surtout parmi nos intellectuels, les
plus touchés étant ceux de gauche, progressistes, écolo, etc., c’est un comble
!
En
fait, le bouddhisme tibétain et le DL ont été utilisés à des fins
d’endoctrinement « à l’occidentale » que personne ne dénonce parce que cela va
à l’encontre du politiquement-correct à propos de la Chine.
Q
: Quelle fut votre motivation pour écrire ce livre clairement à contre-courant,
quelles sont les raisons qui vous ont poussée à l'écrire ?
R : Lors de mon séjour en Chine (1988-1991),
j’avais entendu de la part de mes amis et professeurs chinois un point de vue
radicalement opposé à ce que j’ai entendu à mon retour en Belgique et à ce
qu’on entend encore partout en Occident à propos du Tibet.
Cette
contradiction m’a poussée à creuser le sujet, à étudier plus à fond l’histoire
du Tibet, de sa religion et de ses relations avec la Chine. Dès lors, il
devenait clair pour moi que la propagande venait des deux côtés, l’une soutenue
par une idéologie socialiste et l’autre par notre système néolibéral.
Ayant vécu en Chine, j’ai pu constaté que la vie quotidienne dans la Chine socialiste
n’avait rien de l’enfer clos et stérile que l’on décrivait ici, bien au
contraire (sans dire qu’il s’agit du paradis, bien sûr !).
Étant
occidentale, je sais par contre combien notre système néolibéral provoque de
catastrophes humaines et écologiques partout dans le monde. A choisir, j’opte
pour la Chine socialiste, et encore plus depuis qu’elle accentue sa politique
environnementale.
Je
pense que le capitalisme, s’il a fait progresser l’Occident pendant un certain
temps, est arrivé à son terme et vouloir maintenir ce système moribond n’a plus
aucun sens.
Le
socialisme, par contre, est loin d’avoir montré ses capacités de construction
et d’évolution. Jusqu’à présent nous n’avons assisté qu’à quelques essais plus
ou moins réussis, ou plus ou moins morbides. Si nous ne voulons pas d’une
planète-catastrophe, il est temps de lui donner sa chance, tout en sachant qu’il
s’agit d’un système comme un autre : une phase de transition.
N.d.É.