
Le mois de décembre 2008 a vu se produire un événement d’une grande portée illustrant la modification du rapport de forces inter-impérialiste en cours. Le 15 décembre 2008 à 8 heures, un premier avion chinois a décollé de Shanghai à destination de Taipei, la capitale de Taiwan. Cela faisait près de 60 ans qu’aucun vol direct n’avait relié l’île de Taiwan à la Chine.
Pour comprendre la signification historique de ce fait, revenons un peu en arrière.
En 1949, la Révolution bourgeoise-démocratique anticoloniale et anti-féodale triompha en Chine. La bourgeoisie compradore chinoise fut vaincue et dut s’exiler en toute hâte. Deux millions de chinois liés aux impérialistes étrangers créèrent ainsi aussitôt un État ‘chinois’ fantoche dirigé par le Kuomintang. L’agression militaire de la Corée par l’impérialisme américain en 1949 devait permettre à l’impérialisme américain de prendre pied en Asie pour pouvoir poursuivre l’agression contre la Chine et y remettre en place le régime bourgeois-compradore du Kuomintang. Mais les forces anticoloniales coréennes appuyées par des centaines de milliers de combattants volontaires chinois soutenus par l’URSS socialiste empêchèrent l’impérialisme américain de remporter une victoire militaire en Corée et d’imposer le colonialisme dans l’ensemble de l’Asie. La première puissance impérialiste perdit ainsi la Guerre de Corée (1949-1953), mais garda longtemps enfoui l’espoir de rappeler la bourgeoisie compradore du Kuomintang si l’occasion se présentait. Durant plus de vingt ans, la Chine fut ainsi représentée à l’ONU par la bourgeoisie compradore exilée de Taiwan dont la constitution précisait à sa création que le gouvernement taïwanais du Kuomintang était «le seul gouvernement légal de la Chine, continentale comme insulaire». La Chine nationaliste, elle, considéra Taiwan comme une province rebelle tombée aux mains du Kuomintang. À partir de 1971, les choses commencèrent cependant à tourner et les USA tendirent la main à la Chine nationaliste de Mao Tsétoung qu’ils entendaient désormais utiliser dans leur rivalité avec l’URSS social-impérialiste, sans pour autant complètement abandonner leurs espoirs de remettre au pouvoir une bourgeoisie compradore en Chine, comme le prouvèrent les événements de Tianianmen en 1989.
Cependant, la jeune bourgeoisie impérialiste chinoise démontra dans les années 1990 qu’elle avait solidement établi son pouvoir et que l’afflux de capitaux étrangers n’y changerait rien. Mieux, cet afflux l’aida à renforcer sa puissance. Ainsi, au cours des années 1990, les dirigeants taïwanais; sentant certainement le vent commencer à tourner, cessèrent de revendiquer ouvertement leur souveraineté sur la Chine continentale. Mais depuis le début du 21ème siècle et la montée fulgurante de l’impérialisme chinois sur les marchés commerciaux et financiers internationaux, un mouvement encore plus singulier s’est renforcé à Taiwan au sein même du Kuomintang : celui du rapprochement économique avec l’impérialisme chinois!
En 2007, le PIB de Taiwan, alors peuplée de près de 22 millions d’habitants, se montait à 383 milliards de dollars américains, soit 698 milliards de dollars américains à parité de pouvoir d’achat. Un montant représentant le dixième de celui de la Chine. À parité de pouvoir d’achat, le PIB par tête de Taiwan est comparable à celui de beaucoup de vieux pays impérialistes (identique ou au plus 10 % inférieur à celui de pays impérialistes comme l’Italie, la France, l’Espagne ou le Japon (CIA World Factbook). Le poids économique réel de Taiwan représente donc le tiers de celui de la France. Pays atelier tributaire de ses exportations de produits industriels de haute technologie (ses exportations se montant ? 246 milliards de $ US en 2007, soit près des deux tiers de son PIB!) – À l’instar de pays impérialistes comme le Japon et l’Allemagne –, Taiwan est aujourd’hui touché de plein fouet par la réduction des débouchés à l’exportation provoquée par la récession économique dans les vieux pays impérialistes. Taiwan ne détenait en effet que 109 milliards de dollars d’IDE en 2007, alors que le stock d’IDE entrant se montait à 93 milliards de dollars. Ainsi, en 2007, le solde de la balance des paiements de Taiwan était positif à hauteur de 32 milliards de dollars en 2007, dont 27 milliards avaient été assurés par le solde positif de sa balance commerciale.
Aujourd’hui pays atelier et pays impérialiste d’envergure régionale, Taiwan comprend que ses anciens partenaires sont en déclin: leurs débouchés commerciaux se réduisent et les placements financiers deviennent périlleux sur ces territoires où même les dernières grandes industries donnent des signes de faiblesse, obligeant les états bourgeois à venir à leur secours. En 2007 la Chine était déjà devenue le premier partenaire commercial de Taiwan, recevant près d’un tiers de ses exportations et lui fournissant près d’un septième de ses importations. Rien d’étonnant donc à ce qu’aujourd’hui, au gré du déclin évident des vieux pays impérialistes, la bourgeoisie compradore de Taiwan ouvre grands les bras au jeune et dynamique impérialisme chinois qui lui offre des perspectives de débouchés commerciaux et financiers bien supérieurs à ceux de ses anciens partenaires impérialistes dangereusement ébranlés. Marx avait parfaitement cerné en quoi consistait le patriotisme de la bourgeoisie: «l’argent était la patrie de l’industriel» soulignait-il. En 1949, la bourgeoisie compradore taïwanaise se sentait ‘américaine’. Aujourd’hui, alors que l’étoile de ses anciens alliés impérialistes décline et que celle de l’impérialisme chinois poursuit sa marche ascendante, les dirigeants du Kuomintang commencent à se sentir à nouveau chinois, puisque l’alliance avec la Chine impérialiste leur permet d’espérer pouvoir continuer à occuper une place importante sur le marché mondial!
Le 15 décembre 2008, s’est donc tenue en Chine une cérémonie consacrant l’ouverture de lignes maritimes aériennes et postales directes reliant Taiwan à la Chine. Au cours de cette cérémonie, les dirigeants bourgeois chinois et taïwanais présents ont souligné qu’ils attendaient de ces liaisons directes qu’elles réduisent le temps de transport (et donc les coûts) des flux de passagers et de marchandises transitant entre Taiwan et la Chine, devant ainsi amener à renforcer la «vitalité du développement des relations pacifiques trans-détroit». Ainsi, ce ne sont pas moins de 74 ports marchands reliant la Chine continentale à Taiwan qui seront prochainement ouverts. Au cours de la cérémonie, Lin Feng-Chong (vice-président du Kuomintang) a appelé les «habitants desdeux rives du détroit pour qu’ils mobilisent leur sagesse, leur passion et les efforts pour créer une nouvelle ère pour le peuple chinois». (Journal de la télévision centrale de Chine, CCTV F, 15/12/2008) La bourgeoisie impérialiste chinoise et la bourgeoisie compradore taïwanaise n’ont pas caché espérer que ce rapprochement les aidera à «minimiser l’impact de la crise économique mondiale» en «étendant la coopération dans les secteurs de la finance et de l’industrie». Au cours du 4ème Forum économique, commercial et culturel inter-détroit tenu à Shanghai, Wu Poh-Hsiung (président du Kuomintang) s’est montré extrêmement favorable à ce réchauffement des relations au point de conseiller «d’ouvrir de nouveaux secteurs aux investissements», suivant ainsi le sens du courant impulsé par «la communauté d’affaires de Taiwan» qui «fait la promotion active des échanges économiques et de la coopération trans-détroit». À la fin octobre, la Chine avait déjà approuvé 77000 projets d’investissements taïwanais impliquant un volume d’investissements de plus de 47 milliards de dollars américains. (Journal de la télévision centrale de Chine, CCTV F, 20/12/2008)
Que le retournement de veste de la clique bourgeoise-compradore taïwanaise soit passé aussi inaperçu dans les médias des pays impérialistes rivaux de la Chine ne doit pas nous étonner!
À l’heure où les états des pays impérialistes en déclin tentent de sauver les meubles en soutenant à coup de protectionnisme bourgeois leurs dernières industries d’importance (renflouées en hâte afin d’éviter la faillite), le fait que les rats bourgeois-compradore de Taiwan quittent leur navire pour un autre a de quoi les inquiéter sérieusement: l’un de leurs ‘quatre dragons asiatiques’, qui est l’un des piliers du secteur de électronique de pointe, les a abandonnés pour aller renforcer la puissance industrielle et commerciale de leur principal concurrent!
Nul doute que cette alliance réjouit la bourgeoisie impérialiste chinoise qui doit déjà voir les immenses perspectives que ce partenariat lui ouvre dans tous les domaines industriels friands de hautes technologies tels l’aéronautique, l’aérospatiale et l’informatique : il suffira de donner comme exemple de la valeur de l’industrie taïwanaise le groupe Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC) dont la capitalisation boursière se montait à plus de 54 milliards de dollars à la mi-2008…
Ce partenariat, permettant à la bourgeoisie impérialiste chinoise d’espérer pouvoir rapidement concurrencer les pays impérialistes en déclin dans un nombre croissant de domaines, constituera à n’en pas douter une ‘arme anti-crise’ bien plus efficace que les mesures de replâtrage adoptées par les pays impérialistes en déclin qui semblent avoir du mal ne serait-ce qu’à préserver son outil de production existant, ce qui permet à l’impérialisme chinois d’entrevoir avec sérénité son avenir sur la scène commerciale internationale, malgré la concurrence exacerbéepar la contraction des débouchés provoquée par la récession dans les pays impérialistes en déclin !
En effet, seules les entreprises les plus fortes survivent au cours des
périodes de crise, et les entreprises chinoises qui profiteront des
raffinements techniques apportés par sa nouvelle alliée taïwanaise lui
permettront d’accélérer encore la modification actuelle du rapport de
forces inter-impérialisteen sa faveur !