Saddam Hussein et la Bourse américaine

Bush veut renverser le chef d'État irakien, à tout prix. Est-il un maniaque obsédé, défend-il seulement les intérêts de l'industrie pétrolière et de l'armement? Ou s'agit-il d'un choix politique plus fondamental de la bourgeoisie US? Dans Études Marxistes, Thomas Gounet montre que pour comprendre l'acharnement de la Maison-Blanche en faveur de la guerre, il faut analyser la situation américaine. Il se base essentiellement sur les rapports des dirigeants américains.

Thomas Gounet

Aucun examen de la politique américaine ne peut contourner ce qui s'est passé en 1989, avec la victoire de la contre-révolution en URSS. Les États-Unis, seuls maîtres du monde? C'est du moins ce que pensent ceux qui siègent à Washington et à New York, respectivement capitales politique et économique de l'Amérique. Selon Charles Krauthammer, éditorialiste au Washington Post, et républicain conservateur, «Le monde de l'immédiate après-guerre froide n'est pas multipolaire. Il est unipolaire. Le centre du pouvoir mondial est la superpuissance non contestée, à savoir les États-Unis, assistée par ses alliés occidentaux».1 Les adversaires économiques potentiels qu'étaient à l'époque l'Allemagne (l'Europe) et le Japon sont, pour des années, rentrés dans le rang, selon lui.

Le tournant de 1989

En 1993, Bill Clinton, le démocrate, arrive à la présidence américaine, après 12 ans de pouvoir républicain. Il se fixe comme tâche de donner des fondements économiques à l'hégémonie, en tentant notamment de revigorer l'économie et les entreprises américaines. Clinton charge son conseiller en sécurité nationale, Anthony Lake, de trouver une nouvelle orientation. Celui-ci s'amène en 1993 avec l'idée d'élargissement pour remplacer celle d'endiguement (voir encadré).

Anthony Lake explique son choix: «Durant toute la guerre froide, nous avons endigué une menace globale (le communisme, ndlr) contre les démocraties de marché; maintenant nous devons chercher à élargir leur portée, en particulier dans les régions qui ont une signification spéciale pour nous.»2

Sous Clinton, les capitalistes américains reprennent du poil de la bête et reconquièrent une position hégémonique sur le plan économique. Après 1991, les États-Unis connaissent une croissance supérieure à leurs rivaux. Entre 1991 et 2000, le PIB réel américain augmente de 38% contre 21% pour l'Union européenne (15% pour l'Allemagne) et 12% seulement pour le Japon.3

Les raisons du succès sont multiples. Les firmes américaines utilisent les technologies utilisées depuis longtemps dans le secteur militaire pour en faire des atouts dans la compétition technologique: c'est le cas d'Internet. Les investisseurs ont massivement orienté leurs fonds en Bourse sur cette base.

L'économie des États-Unis s'approvisionne de plus en plus dans le tiers-monde, non seulement pour les matières premières, mais surtout pour les biens de consommation courante (textile, électronique et même automobile). Le pays réalise ainsi trois avantages sur ses rivaux les plus directs: 1° avoir des produits à des prix défiant toute concurrence, vu les bas salaires payés dans le tiers-monde; 2° permettre une stagnation des salaires réels aux États-Unis même, puisqu'il faut moins d'argent à un travailleur pour se vêtir, pour acheter des produits électroniques...; 3° s'orienter massivement vers les nouvelles technologies et les services, laissant les biens moins sophistiqués au tiers-monde.

Un tel système attire les investissements de l'étranger. Les multinationales asiatiques et européennes investissent 60 milliards de dollars par an à la fin des années 80, mais plus de 300 milliards en 2000. Les placements boursiers étrangers passent de 80 milliards de dollars par an à la fin des années 80 à 475 milliards en 2000. Le dollar grimpe. 60% du commerce mondial est libellé en dollars, dont la valeur s'élève par rapport à l'euro et au yen.

La bourgeoisie américaine a opté pour un programme musclé, capable de restaurer la confiance des marchés et d'inspirer la terreur chez les opposants et les adversaires. (Photo US Army)

Un grain de sable dans la machine

Si les États-Unis optent aujourd'hui pour une politique guerrière, c'est qu'au moins un grain de sable est venu enrayer cette belle machine. Les marchés financiers se développent d'une façon démesurée par rapport à l'«économie réelle» et les comptes extérieurs des États-Unis se dégradent rapidement. Le déficit de la balance courante, c'est-à-dire le solde des opérations d'entrée et de sortie d'argent sur les marchandises, les services et les revenus (intérêts, dividendes, ), grimpe de 80 milliards de dollars en 1990 à 445 milliards en 2000. Enfin, l'endettement des ménages et des entreprises atteint un niveau record.

En 1997, la crise éclate en Asie de l'Est. En 1998, la fuite des capitaux gagne la Russie et le Brésil. Wall Street, la Bourse de New York, est ébranlée. Mais l'économie américaine sera sauvée, au détriment du tiers-monde. Les capitaux fuyant le tiers-monde arrivent aux États-Unis pour soutenir un peu plus encore les marchés financiers déjà grossis de façon démesurée. Entre septembre 1999 et mars 2000, le Nasdaq, la Bourse des valeurs technologiques aux États-Unis, double de valeur. C'est l'euphorie.

Mais en voulant protéger l'Amérique de la récession, les responsables américains ont laissé la situation se dégrader dans le tiers-monde. Joseph Stiglitz, ancien économiste en chef de la Banque mondiale et ancien principal conseiller économique de Clinton, présente un bilan hallucinant du sauvetage de l'économie américaine: «Le taux de chômage a été multiplié par quatre en Corée, par trois en Thaïlande, par dix en Indonésie. (...) En Corée du Sud, près du quart de la population a basculé dans la pauvreté, et le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté a presque triplé en milieu urbain. En Indonésie, ce nombre a doublé».4

Le résultat est que ce sont les consommateurs riches américains, c'est-à-dire une infime minorité de la population du globe, qui soutiennent la demande mondiale. Des consommateurs qui tirent leurs fortunes du travail des salariés américains, dont les rémunérations stagnent, et du tiers-monde appauvri. Les produits mis sur le marché ne peuvent être achetés que par une proportion plus petite de gens. D'où tendance chronique à la surproduction.

Ensuite, les capitaux enfuis de l'Asie et de l'Amérique latine dopent les Bourses américaines. La valeur des actions, surtout technologiques, ne représente plus ce qu'elle vaut réellement. Le Nasdaq s'effondre. Un an plus tard, l'indice boursier est retombé à 70% de sa valeur.5 Les firmes actives dans les nouvelles technologies commencent à licencier. D'autres trafiquent leurs comptes (Enron, Worldcom, Tyco...). En 2001, 1,2 million de travailleurs perdent leur emploi dans l'industrie manufacturière.6

1929, le retour?

Un scénario catastrophe pour les capitalistes américains menace. Car l'effondrement des valeurs technologiques entraîne une perte de confiance sur les marchés financiers. Ce qui pourrait occasionner une chute boursière plus importante encore qu'aujourd'hui. Une sorte de remake de 1929, qui aurait deux conséquences.

Primo, la consommation des «ménages» (surtout celle des plus riches), fondée sur la croissance des actifs boursiers, pourrait elle-même commencer à stagner. Or, c'est cette consommation qui assure environ 75% de la croissance du PIB entre 1991 et 2001.7 Une baisse entraînerait donc nécessairement une récession et, dès lors, une réduction de la puissance économique américaine. Selon les experts du FMI, 20% de baisse des actions auraient pour effet une baisse de 1% du PIB.8

Mais, en même temps, les capitaux étrangers vont avoir tendance à déserter les États-Unis, par peur d'un krach boursier. Or, si les capitaux n'arrivent plus, la balance des paiements américaine menace d'être encore plus déséquilibrée. Cela met la pression sur le dollar, qui est en train de partir à la baisse. Et si le billet vert dégringole, c'est toute la puissance américaine qui est mise en cause.

L'hégémonie de Washington sur le monde est menacée. Car les adversaires européens et asiatiques vont en profiter pour se développer, rattraper les USA affaiblis par la crise, et affirmer leur autonomie. Les pays du tiers-monde vont revendiquer une indépendance accrue, certainement en Asie, mais également dans le monde arabe et en Amérique latine. Le monde arabe, surtout les gens les plus pauvres qui en forment la majorité, ne supporte plus les diktats américains sur la région.

Photo: des manifestants brûlent le drapeau US à Rabat (Maroc). (Photo Solidaire, An Lenaerts)

Résistance populaire à l'hégémonie américaine

La disparition de l'URSS permet à la Maison-Blanche d'envisager de fonder un Moyen-Orient entièrement à sa solde. Mais c'est plutôt le contraire qui se passe. La domination américaine devient de plus en plus insupportable pour la majorité des populations. Le monde arabe, surtout les gens les plus pauvres qui en forment la majorité, ne supporte plus les diktats américains sur la région.

La situation est assez semblable en Asie. Avec des différences autrement plus dangereuses pour les dirigeants américains. Il y a des pays socialistes: Chine, Corée, Vietnam, Laos. L'Asie abrite la moitié du monde, avec deux énormes nations (Chine et Inde). Elle est la région économiquement la plus dynamique, avec les taux de croissance les plus importants du monde. Ce développement s'est déroulé généralement à partir d'États «forts», actifs, bien organisés, que ce soit en Corée du Sud, en Thaïlande, en Indonésie ou en Malaisie. Et il y a des États, en dehors des pays socialistes, qui revendiquent l'autonomie nationale. Certains chefs d'État pourraient éventuellement devenir des Saddam Hussein de demain, comme le Premier ministre malais Mahathir.

Même en Amérique latine, les populations rejettent ouvertement la mainmise des dirigeants de Washington sur leur pays.

La politique par d'autres moyens

Il y a donc urgence. Économiquement, il faut restaurer la confiance pour que les consommateurs, du moins ceux qui en ont les moyens, continuent à acheter, voire s'endettent pour ce faire. Il faut redonner crédibilité aux marchés financiers pourtant surévalués. Car ils permettent aux riches consommateurs de gager leurs avoirs boursiers pour acquérir des biens. Il faut conserver le dollar à son niveau, sans quoi les capitaux étrangers n'assureront plus l'équilibre des comptes extérieurs. Et il faut empêcher un renchérissement des produits venant du tiers-monde. Politiquement, il faut interdire la contestation et la résistance dans le tiers-monde. Il faut éviter la constitution de zones qui deviendraient concurrentes et qui, à terme, mettraient en doute l'hégémonie américaine.

Mais Washington ne peut plus utiliser les moyens économiques traditionnels pour restaurer la confiance des marchés, pour relancer l'économie et pour accorder encore plus de bénéfices aux multinationales. Les taux d'intérêt sont au plus bas depuis 40 ans. C'est très difficile de les diminuer encore. L'endettement est partout déjà élevé. Et les déséquilibres des comptes extérieurs (balance commerciale et balance des paiements) sont profonds. Le dollar est en train de baisser.

Maintenir ou redresser l'image des États-Unis comme puissance mondiale incontestée ne peut passer que par la hausse des énormes moyens militaires dont dispose Washington, que par le déclenchement d'une guerre, voire de plusieurs conflits, pour compenser la perte de «confiance» au niveau économique.

Les armes, faute d'économie

La bourgeoisie américaine a opté pour un programme musclé, capable de restaurer la confiance des marchés et d'inspirer la terreur chez les opposants et les adversaires. Cela explique les manipulations électorales en faveur de Bush. La politique américaine actuelle était déjà expliquée dans un dossier appelé «Reconstruire les défenses des États-Unis» publié par l'association «Projet pour le nouveau siècle américain».

A la tête de cette organisation, on trouve entre autres Dick Cheney, actuel vice-président des États-Unis, Lewis Libby, son conseiller, Donald Rumsfeld, ministre de la Défense, Paul Wolfowitz, le secrétaire adjoint, Peter Rodman, le secrétaire adjoint pour les affaires de sécurité internationale, Jeb Bush, frère cadet du président et gouverneur réélu de Floride (là où les manipulations électorales ont eu lieu). Or le nouveau plan quadriennal pour la défense (le Quadriennal Defense Review: QDR), présenté à peine quelques jours après l'effondrement des tours de New York, ne sera en fait que l'application stricte du programme de cette association.

Le QDR, rédigé avant le 11 septembre, propose d'accroître drastiquement les moyens militaires, de se tourner résolument vers l'espace pour montrer la superpuissance américaine, de construire un bouclier anti-missiles pour «protéger» non seulement les États-Unis, mais aussi les forces armées américaines partout dans le monde et les alliés de Washington. Il affirme déjà la nécessité de s'ingérer ouvertement dans les affaires intérieures de pays souverains et de se mêler, par exemple, de qui doit diriger tel ou tel pays, comme l'Irak. Avec cela, les faucons ont pu justifier l'augmentation importante du budget de la Défense, qui passe de 280 milliards de dollars en 2001 à 380 milliards pour 2003 et 450 milliards (470 si l'on compte les autres dépenses militaires) pour 2007. Soit environ 4,5% du PIB, contre 3% sous Clinton.

Les dirigeants américains espèrent qu'une guerre courte va relancer la confiance dans les marchés. L'industrie de la défense tire déjà les marrons du feu. Mais cela n'est pas vrai pour tous les secteurs. Le tourisme (qui occupe 10% de la force de travail dans le monde), l'aviation civile et d'autres domaines liés à la consommation subiront des pertes.

La manifestation de la puissance va certainement calmer les ardeurs de certains adversaires potentiels. A court terme. Car, à longue échéance, elle ne fera que renforcer la militarisation globale. Chacun sait que, pour rivaliser avec les États-Unis ou pour leur résister, il va falloir s'équiper militairement. L'Union européenne est donc en train de préparer sa propre armée. La Chine poursuit ses programmes militaires sans défaillir. Et le Japon y songe sérieusement.

On est parti pour une fuite en avant de la part de la classe dominante américaine, mais les besoins d'hégémonie ne pourront rien, en définitive, face aux révoltes des populations à travers le monde. Au contraire, plus la Maison-Blanche voudra imposer sa loi, plus elle trouvera de résistants sur son chemin et plus elle devra utiliser les moyens les plus cruels, les plus sanguinaires, pour quand même essayer d'avoir le dernier mot.

1. Charles Krauthammer, «The Unpopular Moment», Foreign Affairs, n° 1, Spring 1991, p. 23.
2. Anthony Lake, «From Containment to Enlargement», John Hopkins University, Washington, 21 septembre 1993.
3. FMI, Perspectives de l'économie mondiale (différents rapports).
4. Joseph Stiglitz, La grande désillusion, éditions Fayard, Paris, 2002, p.136.
5. Cette baisse représente la disparition d'environ 4.000 milliards de dollars sur un total de 16.600 milliards de dollars placés dans les Bourses américaines (NASDAQ, Wall Street et AmEx) fin 1999.
6. David Langdon, Terence McMenamin & Thomas Krolik, «US labor market in 2001: economy enters a recession», Monthly Labor Review, février 2002, p. 5.
7. Calcul Basé sur FMI, Statistiques financières internationales, 2002.
8 IMF, Global Financial Stability Report, Washington, septembre 2002, p. 17.

Clinton: l'économie avant les armes

Bill Clinton et Anthony Lake ont développé une orientation en six axes:

* La domination des USA est d'abord économique. Elle doit ouvrir tous les marchés pour que les multinationales US en tirent le maximum de profit.

* Le pouvoir américain s'exerce, en premier lieu, à travers les institutions internationales; les mécanismes de l'Organisation mondiale du commerce imposent l'ouverture des frontières aux marchandises; le Fonds monétaire international et la Banque mondiale imposent des mesures dites «d'ajustement structurel» aux pays du tiers-monde pour laisser le champ libre aux multinationales industrielles et financières; les USA dominent les Nations Unies.

* Washington se réserve le droit d'appliquer lui-même les mesures qu'il édicte pour les autres; il se donne le pouvoir d'intervenir militairement, sans passer par l'ONU, (comme en Yougoslavie), chaque fois que ses «intérêts nationaux» sont menacés.

* L'importance accordée aux aspects économiques de la domination US et la disparition de l'URSS permettent de diminuer le budget de la Défense.

* La théorie du Ministère de la Défense est de pouvoir, malgré la baisse des budgets, mener deux guerres importantes en même temps.

* On développe également la théorie des États voyous, ces pays qui ne respectent pas la «démocratie de marché».

Pour le texte intégral de cette analyse, voir «Irak, les enjeux de la deuxième guerre du Golfe», le numéro 60 d'Études Marxistes. Pour le commander, versez 8 euros sur le cpte 001-2433847-96 de Inem, rue de la Caserne 68, 1000 Bruxelles, ou via www.solidaire.org

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