Avoir 20 ans en Bulgarie: « la génération perdue de la transition »

Traduit par Didalia Papakonstantinou

Quel avenir se présente-t-il aux jeunes Bulgares : travailler pour une poignée d’euros à l’ouest ou se sentir étrangers dans leur propre patrie ? Matérialisme et nihilisme caractérisent cette « génération perdue » : portraits amers de la jeunesse bulgare.

Par Lora Simeonova

Aujourd’hui la vie en Bulgarie n’est pas facile. Insécurité et pauvreté empoisonnent le quotidien. Si nos parents supportent stoïquement les caprices du temps et du pouvoir, nous, la génération des 20 ans, nous nous livrons à un furieux nihilisme. Parce que la jeunesse est folle et veut tout réussir à tout prix, ce qui n’est pas possible aujourd’hui. Nous adoptons vite le slogan cynique « Je hais l’État, j’aime la patrie », parce qu’il est la justification parfaite pour fuir nos responsabilités et ne pas faire face à notre quotidien, ici, en Bulgarie. Parce que ce sera bientôt à nous de forger le destin de ce pays.

On nous appelle « la génération perdue de la transition », ayant grandi aux temps de la destruction. Aux temps où les espoirs et les idéaux de nos parents se noyaient dans une mer de désespoir. Quand les valeurs changeaient d’un jour à l’autre, quand la foi dans le bien s’écroulait. On se doute que notre génération, notamment, pourra être la mieux adaptée au train de vie actuel, où le pragmatisme et l’idéalisme cohabitent et où les frontières entre le bien et le mal ne se discernent plus. Parce que nous portons en nous une part de passé et une part de présent, et que nous sommes à la fois mercantiles et spirituels. Parce que nous sommes le vrai produit de la longue transition bulgare.

Des rêves différents

La vérité est que nous « la génération perdue », mais nous ne partageons pas tous les mêmes valeurs, ne rêvons pas des mêmes choses. Tout ce qui nous unit

est le nihilisme pathologique et la méfiance envers l’avenir, mais nous interprétons notre destin de manières différentes.

Certains d’entre nous choisissent le confort des pays étrangers bien ordonnés, parce que cela leur permets d’échapper aux soucis du quotidien bulgare. À l’étranger, être correctement rémunéré et avoir un niveau de vie moyen n’est pas impossible.

D’autres se débrouillent pour appliquer les valeurs du pragmatisme, chez nous - un poste bien rémunéré dans une entreprise occidentale, un appartement dans une copropriété récente et une voiture Audi, si possible une A8.

Un étrange groupe de Bulgares de 20 ans a choisi de porter le fardeau de l’aspiration à une vie vertueuse et spirituelle, au progrès atteint par une « voie royale », à la confirmation de la vérité et du bien dans le pays. Quel est le destin de cette génération perdue de nihilistes qui ont choisi des chemins différents vers le bonheur?

Des euros durement gagnés

Nombreux sont les jeunes bulgares partis à la recherche de la réussite en Occident. Ils passent les cinq dernières années de leurs études dans les lycées de langues étrangères à rêver de traverser la frontière. Ils investissent énormément d’efforts et d’espoirs pour réaliser leur projet d’émigration. Quand la lettre tant attendue d’une Université occidentale arrive, ils se dépêchent de remplir leurs valises d’espoirs.

Quelque mois plus tard, il s’avère qu’ils ne peuvent mettre les pieds dans la prestigieuse école occidentale que quand ils ne travaillent pas 12 heures par jour dans un restaurant ou un pub. Pour rester plus d’années en Allemagne par exemple, et pour prolonger leur visa, ils sont obligés de changer d’Université et de matière tous les deux ans. Ainsi, ils gagnent du temps libre pour travailler jour et nuit pour payer un loyer, une voiture d’occasion, du pain aux conservateurs, et des vacances une fois dans l’année.

Les moins ambitieux se contentent d’arracher des oignons sous le brûlant soleil d’Espagne. Après avoir dormi dans la voiture pendant un mois et avoir appris la langue, ils peuvent lutter pour une rémunération plus élevée, une télé de 70 cm et une location modeste. Les émigrés nihilistes de 20 ans rentrent en Bulgarie une fois par an avec quelques euros en poche mais, après une semaine de vacances actives, ils sont pressés de reprendre l’avion. Parce que « à l’étranger, ce n’est pas bien, mais ici, c’est pire que tout ». Ils ont aussi très vite réalisé que le confort et le bon salaire peuvent remplacer le besoin de spiritualité.

Il existe aussi une catégorie de nihilistes convaincus, qui ne veulent pas quitter la Bulgarie pour vivre et penser comme des étrangers. Ils se moquent de la sensibilité, la charité et l’irrationalité bulgares. Pragmatiques convaincus, ils sont enviables pour la poursuite méthodique de leurs buts. Ils reçoivent toujours une bonne formation et se dirigent vers les domaines où les gains sont garantis. Leur manière de s’habiller est austère, ils ont l’air recueilli et ne se dépensent pas dans des conversations inutiles. Ils sont ambitieux, sélectifs et visent le prestige et l’argent. Ils n’échouent presque jamais, peut-être parce qu’ils sont prêts à tout. Ils aiment le mode de vie occidental - confort, vacances d’hiver et d’été, des amis de qualité...

Les derniers idéalistes

La dernière espèce de jeunes nihilistes bulgares adorent plaisanter à propos de leur situation et de leur vie embrouillée. Ils sont furieux de l’irresponsabilité des politiciens, de la mesquinerie du voisin et de la moutonnerie de leurs compatriotes. Ils aiment la patrie et s’obstinent souvent à défendre leurs idéaux inutiles. De temps en temps, ils vont au théâtre, préfèrent les livres à la charcuterie, ne gagnent pas beaucoup mais aiment leur métier. Ils sont fiers d’être Bulgares et se réjouissent de l’absurdité amusante codée dans leurs gènes. Ils survivent avec une grande dose d’auto-critique et sont convaincus qu’un jour, même les derniers réussiront, que des temps meilleurs viendront, que l’esprit bulgare finalement se réveillera et triomphera... Quelques sympathiques qu’ils soient, ces nihilistes idéalistes sont une espèce menacée. Parce qu’ils perdent du poids à côté des costumes austères des matérialistes modernes et les épargnes en euros des jeunes émigrés. Peut-être disparaîtront-ils bientôt, ce qui serait très dommage car le visage de la Bulgarie de demain perdrait ses traits les plus inspirés.

Il y a 2000 ans, les savants chinois craignaient que la fin du monde n’approche, parce que les jeunes ne connaissaient pas les valeurs, écrasaient les traditions et préféraient le matériel au spirituel. Aujourd’hui, dans la nouvelle ère, la Bulgarie est menacée de même façon. Il est peu probable que les Bulgares aimant et respectant leur patrie disparaissent... Pourvu qu’ils soient plus nombreux pour qu’elle survive et devienne un joli coin, confortable! Que nous puissions enfin forger nos rêves, heureux, et célébrer nos réussites!

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