Nouvelles Internationales

Interview de Mohammed Hassan, spécialiste du Moyen-Orient

Les élections en Irak pourraient renforcer l'influence de l'Iran

Peut-on organiser des élections démocratiques dans un pays occupé par l'armée américaine? «Non, répond Mohammed Hassan, mais ces élections auront néanmoins d'importantes conséquences.»

Pol De Vos
21-12-2005

Malgré la présence de 150.000 soldats américains et des opérations militaires quotidiennes, les Irakiens se sont rendus aux urnes ce 15 décembre. Il s'y étaient déjà rendus, il y a deux mois. Enjeu de ce nouveau scrutin?

Mohammed Hassan. La première fois, le peuple irakien devait se prononcer sur la nouvelle Constitution. C'est sur base de celle-ci qu'il s'agissait d'élire un nouveau Parlement. Sous occupation militaire, voter une nouvelle Constitution n'est pas légal mais les États-Unis veulent clôturer leur calendrier politique coûte que coûte.

Ils espèrent que ces élections légitimeront l'occupation et leur feront regagner un brin de crédibilité. Ils ont essayé de mettre sur pied une armée irakienne solide afin de donner à l'occupation coloniale un caractère «local».

A vrai dire, la situation est surréaliste. Le pays est en proie à la famine, au chômage, à la guerre et à l'insécurité. L'appareil d'Etat fonctionne à peine. Et pourtant, en deux mois seulement, de prétendues élections démocratiques ont pu être organisées. Quelle plaisanterie...

Vous estimez pourtant que ces élections auront un impact important sur l'avenir de l'Irak?

Mohammed Hassan. Les électeurs n'ont pas eu l'occasion de se prononcer sur l'occupation, à laquelle la majeure partie de la population est radicalement opposée. En fait, ces élections ne sont pas des élections irakiennes. Elles concernent plutôt l'influence respective des États-Unis et de l'Iran en Irak. Et à ce propos, on dirait bien que les États-Unis se sont trompés dans leurs calculs

C'est-à-dire?

Mohammed Hassan. En gros, cinq alliances ont participé aux élections. Celle menée par l'ex-Premier ministre Allawi rassemble des forces libérales et d'autres forces non religieuses. Elle peut également compter sur le soutien d'une nouvelle formation sunnite, formellement indépendante d'Allawi, mais qui vise à lui ramener les voix d'électeurs sunnites.

Deuxième alliance, celle des partis kurdes, qui contrôlent le Nord du pays. Enfin, il y a trois alliances religieuses : une formation sunnite assez petite, le mouvement de Moqtada Al Sadr (connu pour son opposition aux États-Unis) et l'importante alliance chiite pro-iranienne, qui domine dans le Sud.

Les Américains espèrent que la coalition d'Allawi pourra mettre fin à la majorité chiite. Or, la plupart des Irakiens éprouvent de l'aversion pour Allawi. Pendant sa présidence, il a été à l'origine des massacres perpétrés à Fallujah et de la destruction de la ville. D'autre part, cette coalition est loin d'être bien structurée et sa base est très limitée. Reste à savoir si, comme Washington l'espère, le matraquage des médias pourra inverser les choses.

Les Kurdes pourraient gagner dans le Nord, mais resteraient minoritaires au sein du gouvernement national. Tout comme

Al Sadr, son influence resterait limitée à l'échelle nationale. Ce sont les partis chiites, avec leur base massive dans le Sud, qui ont le plus de chance de gagner. Ils sont déjà très présents dans le commandement de l'armée et la police à Bagdad. Leur victoire pourrait renforcer l'identité islamique du nouveau régime à Bagdad. Il y a de fortes chances pour qu'ils appliquent des réformes sur base du modèle iranien. On peut donc s'attendre à ce que la plupart des forces non religieuses proaméricaines, celles qui font partie de la coalition d'Allawi par exemple, quittent le pays.

Dans ce cas, le nouveau gouvernement de Bagdad développerait des liens étroits avec l'Iran ? Les Américains grinceraient des dents

Mohammed Hassan. Tout à fait ! Ces élections démontrent encore une fois que Bush & Cie ont commis une erreur en lançant une guerre contre l'Irak. Ils sont incapables de contrôler l'insurrection populaire. Je ne parle pas d'attaques terroristes contre la population civile, mais d'une intense révolte contre l'occupant.

D'autre part, leur prétendu processus de démocratisation pourrait déboucher sur tout autre chose que ce qu'ils avaient prévu. On se retrouve avec un gouvernement qui renforcera l'influence de l'Iran dans le pays et dans la région. Lorsque l'on sait que l'Iran s'est rapproché de la Russie et de la Chine ils évoquent même une coopération militaire, on comprend que d'importantes tensions risquent de surgir entre Washington et le gouvernement irakien, si celui-ci se rapproche de Téhéran.

Les États-Unis veulent installer un régime incontestablement proaméricain et faire de l'Irak une base d'opérations pour maintenir la région sous contrôle. Si le nouveau gouvernement se rapproche de l'Iran, le gouvernement US devra expliquer à sa population pourquoi des milliers de soldats américains ont perdu la vie.

La solution serait donc que les soldats américains quittent l'Irak...

Mohammed Hassan. Ce n'est pas aussi simple. Les États-Unis ne peuvent pas tout quitter ainsi. Tout ce qu'ils ont développé dans cette région stratégique s'effondrerait. C'est au prochain gouvernement américain d'envisager un éventuel retrait, après le départ de Bush.

Cela aura sans conteste d'importantes conséquences pour cette superpuissance. Pour l'instant, ils vont donc rester et le payer cher. En effet, les attaques contre les troupes d'occupation ne vont pas diminuer et, d'un autre côté, le rapport avec le futur régime irakien risque d'être très complexe.

Si les États-Unis attisent les dissensions avec Téhéran, l'Iran pourra tout mettre en oeuvre afin de radicaliser la situation en Irak et rendre également les choses infernales dans les pays voisins.

Face à cette nouvelle situation, comment vont réagir les groupes de résistance?

Mohammed Hassan. Ils vont continuer à se battre contre les Américains et leurs alliés locaux tant que durera l'occupation. La majeure partie de l'opposition ne veut pas d'un État religieux.

Le jour où les troupes d'occupation quitteront le pays, la situation changera. Les négociations entre les différentes fractions nationalistes seront alors possibles. Le nationalisme arabe pourra à ce moment-là devenir un facteur d'unité et offrir une plateforme pour un gouvernement de transition d'unité nationale. Mais bien entendu, cela ne sera pas facile.

Fermez la page pour retourner.