États-Unis. Le lobby israélien disséqué

Youssef Aït Akdim

Depuis un demi-siècle, la relation des États-Unis avec Israël est au centre de la politique américaine au Moyen-Orient. Pourquoi les Etats-Unis ont-ils été prêts à mettre de côté leur propre sécurité pour soutenir les intérêts d'un autre État ? Un rapport récent révèle au grand jour les secrets de cette complicité inébranlable.

"Coalition d'individus et d'organisations qui travaillent activement pour orienter la politique étrangère des États-Unis dans une direction pro-israélienne", ainsi définissent le lobby israélien, les professeurs John

Mearsheimer et Stephen Walt. Issus des universités de Chicago et de Harvard, ils décortiquent l'activité de ce groupe de pression dans un rapport récent intitulé Le lobby israélien et la politique étrangère des États-unis. Ce lobby est loin d'être un mouvement uni. Il est composé de plusieurs organisations, telles que le Comité aux affaires publiques américano-israéliennes (AIPAC) et la Conférence des présidents des principales organisations juives, dirigées par des intransigeants soutenant le Likoud. Il est clair que la majeure partie des juifs américains est plus encline à faire des concessions aux Palestiniens mais, quoique peu représentatif, le lobby est puissant. D'ailleurs, il comprend également des évangélistes chrétiens, parfois des leaders de la majorité à la Chambre des représentants comme Dick Armey et Tom Delay.

Mettre au pas le Congrès

Dans son fonctionnement de base, le lobby israélien n'est pas différent du lobby des syndicats de l'acier ou du textile. Il poursuit deux stratégies. D'abord, en faisant pression sur le Congrès, il tente de faire que le soutien à Israël soit le "bon choix". En second lieu, il s'assure que le discours public dépeigne Israël sous un jour positif, en empêchant que des commentaires critiques puissent obtenir une juste audience. L'AIPAC est souvent invité à rédiger des discours, à préparer des lois, à conseiller sur des stratégies et à rassembler des sponsors. Le lobby a également un pouvoir significatif sur l'Exécutif. Constituant moins de 3% de la population, les juifs américains font de grosses donations. Aujourd'hui l'administration Bush est littéralement phagocytée par de fervents avocats de la cause israélienne comme John Bolton, Douglas Feith, I. Lewis Libby, Richard Perle ou Paul Wolfowitz.

Des campus sous surveillance

Mais là où le lobby a connu les plus grandes difficultés, c'est dans l'étouffement du débat sur les campus d'université. Il y avait traditionnellement une timide critique d'Israël, qui s'est développée avec l'accès au pouvoir de Sharon, devenant bruyante quand Tsahal a réoccupé la Cisjordanie au printemps 2002. En septembre 2002, Martin Kramer et Daniel Pipes, deux néo-conservateurs passionnément pro-israéliens, ont créé un site Internet (Campus Watch) ciblant des universitaires "suspects" et encourageant les étudiants à relater les remarques ou les comportements hostiles à Israël. Columbia a été une cible fréquente, en raison de la présence du défunt Edward Saïd. "On pouvait être sûr que toute déclaration publique en soutien aux Palestiniens faite par Edward Saïd récolterait des centaines d'emails, de lettres et de comptes-rendus journalistiques nous invitant à dénoncer Saïd et à le sanctionner", rapporte Jonathan Cole, son ancien doyen.

Comment Bush a reculé

Au printemps 2002, l'administration Bush a tenté de mettre un frein à la politique expansionniste d'Israël dans les Territoires. Lorsqu'en avril 2002, Tsahal a lancé l'opération Rempart, George W. Bush a exigé qu' Ariel Sharon cesse les incursions et commence le retrait. Le lobby est alors entré en action. Robert Kagan et William Kristol ont mis la pression sur Colin Powell, tandis que George W. Bush lui-même était pressé par des leaders juifs et des évangélistes chrétiens. Tom Delay et le chef de la minorité au Sénat, Trent Lott, se sont rendus à la Maison Blanche pour avertir le Président de ne pas insister. Le premier signe montrant que Bush cédait est survenu lorsque que le président a déclaré que Sharon était "un homme de paix". Puis le Congrès a voté deux résolutions réaffirmant un soutien à Israël. D'après un journaliste de Ma'ariv, les collaborateurs de Sharon "ne pouvaient pas cacher leur satisfaction en raison de l'échec de Powell. Sharon a regardé le président Bush dans le blanc des yeux, se sont-ils vantés, et le président a baissé les yeux le premier".

"Regime change!"

Les ambitions du lobby ne s'arrêtent pas là. Le gouvernement israélien et le lobby ont travaillé ensemble pour façonner la politique envers l'Irak, la Syrie et l'Iran. En pleine crise à l'ONU, les renseignements israéliens ont communiqué à Washington des rapports alarmants au sujet des programmes d'armement de l'Irak. Au même moment, Ehud Barak écrivait un éditorial dans le New York Times avertissant que"le plus grand risque se situe maintenant dans l'inaction". Son prédécesseur, Benyamin Netanyahu, publiait un article semblable dans le Wall Street Journal. Bien que les néo-conservateurs et d'autres leaders du lobby aient été désireux d'envahir l'Irak, la plus large communauté juive américaine ne l'était pas. D'après un sondage, les juifs américains étaient moins enclins à soutenir la guerre contre l'Irak que la population dans son ensemble, 52% contre 62%. Mais,dans l'administration, des hommes comme Paul Wolfowitz, élu "homme de l'année"en 2003 par le Jérusalem Post, montaient à la charge. Quand Bagdad est tombé,Sharon et ses lieutenants ont commencé à pousser Washington à viser Damas. Pour Richard Perle : "un message court" devait être envoyé aux autres régimes hostiles du Moyen-Orient : "Vous êtes les prochains". Même si l'administration Bush était peu enthousiaste à son égard, le Congrès a voté le Syria Accountability and Lebanese Sovereignty Restoration Act à une large majorité.

Libérer le débat politique

Le pouvoir du lobby peut-il être contrebalancé ? La débâcle irakienne a rendu urgente la nécessité de reconstruire l'image de l'Amérique dans le monde arabe. Et les récentes révélations au sujet des fuites orchestrées par l'AIPAC pour transmettre des secrets du gouvernement américain à Israël ont fait du bruit. Si l'on ajoute la disparition de vieux leaders comme Arafat et Sharon, il y a là des raisons suffisantes pour que les gouvernants, outre-Atlantique, se distancent du lobby et adoptent une politique plus conforme aux intérêts nationaux des États-unis. Cependant, force est de constater que l'AIPAC et ses alliés n'ont aucun adversaire sérieux dans le monde du lobbying. Après avoir verrouillé le débat public, la campagne du lobby pour un changement de régime en Iran et en Syrie pourrait mener les Etats-Unis à attaquer ces pays, avec des effets potentiellement désastreux. Les auteurs du rapport, inquiets, s'interrogent les États-Unis ont-ils vraiment besoin d'un autre Irak ?

Polémique. Que risquent les auteurs?

Aucune discussion sur le lobby israélien ne serait complète sans aborder l'une de ses armes les plus puissantes : l'accusation d'antisémitisme. Toute personne qui critique les actions d'Israël ou celles du lobby risque fort d'être traitée d'antisémite. Le rapport des professeurs Mearsheimer et Walt n’à pas manqué de faire vigoureusement réagir les traditionnels soutiens d'Israël aux États-unis. D'abord ignoré par la presse nord-américaine - The Atlantic l'a refusé - une version courte en a été publiée par la London Review of Books. Si l'article comprend quelques faiblesses, honnêteté de ses auteurs ne peut être mise en doute sans mauvaise foi. Au lieu de cela, certains ont violemment attaqué un travail "stupide", qui "ferait honte aux Protocoles des sages de Sion". Les deux universitaires, pas surpris, ont reconnu que leur prise de position serait suicidaire pour quiconque envisage une carrière universitaire. Le professeur Walt avait annoncé son intention de quitter ses fonctions de doyen de la John F. Kennedy School of Government. Si les lobbies sont à la lisière du jeu démocratique, il est sain de s'inquiéter lorsque leur influence devient néfaste.

Source: Tel Quel Online
http://www.telquel-online.com/222/monde2_222.shtml

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