Amérique latine – France

Le «one man show» du président Sarkozy:

Une saison très courte

Le président français Sarkozy a été propulsé à deux reprises à l'avant scène des mass media internationaux en annonçant sa détermination à libérer la franco-colombienne, Ingrid Betancourt, captive du mouvement colombien de guérilla, les Forces armées révolutionnaires de Colombie Armée populaire (FARC-EP). Emboîtant le pas à Hugo Chávez, dont les négociations réussies fin décembre 2007 début janvier 2008, ont conduit à la libération unilatérale par les FARC de quatre captifs, Sarkozy déclarait qu'il s'impliquerait directement pour libérer Ingrid, même s'il devait risquer un voyage dans la jungle colombienne et gravir ses montagnes.1

Une fois les caméras de télévision éteintes, Sarkozy chargeait son ministre des Affaires étrangères, Bernie [diminutif pour Bernard en anglais NdlT] Kouchner de négocier avec les FARC par téléphone mobile à longue distance. Les antécédents de Kouchner, ardent soutien de la guerre des États-Unis contre l'Iraq (son premier voyage officiel après sa nomination aux Affaires étrangères a été d'aller en Iraq annoncer son soutien aux troupes étasuniennes), inconditionnel soutien depuis toujours de la guerre d'Israël contre les Palestiniens, y compris la guerre génocidaire contre la bande Gaza palestinienne, Administrateur civil et Haut représentant de l'ONU pour le Kosovo lors du nettoyage ethnique de 200.000 Serbes du Kosovo à la fin des années 1990, le discréditaient pourtant d'office comme interlocuteur des FARC. Kouchner établissait le contact par téléphone avec le dirigeant et négociateur des FARC, Raul Reyes, et joignait le président Chávez et le président Correa de l'Équateur… La CIA et les services secrets colombiens épiaient les conversations téléphoniques de Kouchner avec Reyes, à l'insu ou non de Bernie.2 Reyes (inconscient peut-être du rôle de Kouchner) négociait en toute bonne foi, promettait de relâcher Ingrid Betancourt et d'autres prisonniers contre la promesse de libération réciproque par le gouvernement Colombien de 500 membres des FARC et sympathisants emprisonnés. Entre temps le gouvernement colombien continuait ses opérations militaires brutales dans la campagne où des centaines de villageois suspectés de sympathie pour les FARC étaient massacrés. Le but déclaré du président colombien étant de «libérer» militairement les prisonniers.3 L'impossibilité de Sarkozy à convaincre Uribe de négocier et la réticence de Kouchner à mettre la pression sur ce dernier, ont causé l'échec de la mission humanitaire.

Un mois plus tard, Sarkozy convoquait une fois de plus les media internationaux et lisait une lettre adressée au dirigeant Manuel Marulanda exigeant qu'il libère immédiatement Ingrid, faisant sinon l'objet de l'opprobre de la communauté internationale et risquant la mise à l'index de l'opinion mondiale pour crime contre l'humanité.4 Une fois de plus les media couvraient sa déclaration, accompagnée de photos retransmises partout dans le monde. Inutile de dire que tel un chef d'orchestre menant seul la représentation «humanitaire» de la libération d'Ingrid Bétancourt, Sarkozy a considéré gênant de mentionner les exigences des FARC, qui demandaient un échange de prisonniers, ainsi que l'instauration d'une zone démilitarisée pour engager les négociations. Le silence du Maestro Sarkozy sur la campagne de bombardements poursuivie par le président colombien Uribe (et du président des E-U George Bush) dans la campagne colombienne et leur refus de négocier, n'a jamais été mentionné ni pendant ni après cette extravagance médiatique. Ignoré par les FARC, ainsi que par Uribe et Bush, Sarkozy s'est tourné vers Chávez lui demandant d'exiger que les FARC fournissent des nouvelles preuves concernant le sort des otages, notamment des photos récentes des captifs.5

Les FARC notifièrent à Chávez et à Sarkozy qu'ils s'y conformeraient en envoyant deux émissaires. Ceux-ci ont été promptement capturés par les militaires colombiens, torturés et emprisonnés. De toute évidence les lignes de communications entre Kouchner-Chávez étaient activement surveillées. Tout le long du «processus de négociation», le régime colombien soutenu par les États-Unis n'a pas reçu un seul message - ne parlons pas d'exigences - de la part de Sarkozy insistant pour qu'il réagisse positivement aux gestes de bonne volonté des FARC qui avaient libéré certains de leurs prisonniers politiques. La nuit du 1er mars 2008 les États-Unis ont localisé par satellite le lieu où était Reyes, de l'autre côté de la frontière avec l'Équateur. Uribe a ordonné aux forces armées colombiennes de bombarder le camp des négociateurs des FARC, attaque qui a tué Reyes, le chef des négociateurs des FARC, 18 autres guérilléros, 4 étudiants d'université mexicains et un civil équatorien.6

Non seulement l'attaque transfrontalière colombienne était une agression flagrante de la souveraineté équatorienne, mais elle a anéanti le processus de négociation en cours. Uribe a délibérément tué le principal négociateur de FARC alors qu'il travaillait pour Sarkozy, Chávez et Correa.7 La concession humanitaire unilatérale des FARC s'est avérée extrêmement coûteuse en termes de perte de dirigeants, d'augmentation de leur vulnérabilité quant aux attaques des militaires colombiens. À aucun moment ni Sarkozy ni Kouchner n'ont critiqué Uribe. En fait Kouchner a même applaudi les attaques «anti-terroristes» de Uribe.

Sarkozy, tel ces acteurs dont les blagues usées ne font plus rire, a une fois de plus convoqué les media internationaux pour informer les FARC qu'ils devaient permettre à la Croix rouge internationale de rencontrer Ingrid. Il a annoncé qu'il enverrait un avion en Colombie avec un personnel médical français et que les FARC devraient préparer un comité d'accueil pour escorter Ingrid Betancourt, souffrante, à la délégation française pour qu'elle y soit soignée. Reléguant les FARC au rang de second violon, le chef d'orchestre Sarkozy assuma qu'ils n'avaient pas le choix, que leur refus révélerait leur «inhumanité», celle de ne pas avoir permis à une captive en «maladie terminale» de recevoir les soins médicaux élémentaires.8

Comme tous les maîtres chanteurs, Sarkozy a fait grimper les enchères après un premier paiement. S'étant assuré des «preuves» de l'existence des captifs, il a de nouveau exigé des concessions unilatérales. Début avril il a monté un nouveau spectacle à Paris en organisant une manifestation «Libérez Ingrid». L'avion transportant le personnel médical français a atterri en Colombie et comme d'habitude Sarkozy a fait un grand «show» en proposant d'aller, si nécessaire, dans la jungle.

Cette fois-ci, cependant il n'y avait pas de Latino-américains pour «étayer» son spectacle médiatique. La présidente de l'Argentine, Cristina Kirchner, qui était à Paris en visite officielle, a déclaré aux media que la libération de Betancourt devrait faire partie d'un échange réciproque de prisonniers. C'était une note discordante dans le spectacle Sarkozy.9 Le président Chávez a été encore plus direct. Il a dit à Sarkozy qu'il devrait adresser son message humanitaire au président Bush et à Uribe, étant donné qu'ils constituaient les principaux obstacles à tout échange réciproque de prisonniers.10

L'avion de Sarkozy est resté sur le tarmac de l'aérodrome en Colombie. La Croix rouge internationale n'a reçu aucun message. Les FARC n'ont fait aucune réponse, sachant que toute communication ou mission humanitaire faciliterait une fois de plus une attaque militaire contre les négociateurs des FARC.

Les exigences et les diktats de Sarkozy aux FARC sont restés sans réponse. Le spectacle n'a pas réussi à capter l'attention des mass media.

Les FARC, comme il était prévisible, sont restés silencieux, sachant que toute communication avec Bernie Kouchner sera espionnée par la CIA. Pas d'échanges, pas de consultations, pas de sécurité, pas de réponses. Les présidents latino-américains qui avaient assisté aux spectacles médiatiques humanitaires précédents de Sarkozy, n'ont pas envoyé d'officiels pour accompagner le personnel médical et médiatique français qui s'ennuyaient dans un aéroport infesté de moustiques. Plusieurs jours plus tard les FARC ont envoyé par e-mail un communiqué public (4 avril 2008) à Sarkozy et à destination de l'opinion publique internationale qui clarifiait la situation. Pourquoi le «one man show» de Sarkozy était voué à l'échec? Le communiqué des FARC a souligné quatre points.11 Il affirmait que la précédente libération unilatérale de six prisonniers était une décision «souveraine» des FARC, qui n'était due ni à leur faiblesse ni à la pression - sous-entendant que rien ne les obligeait à faire d'autres concessions. Deuxièmement ils ont souligné la priorité de la libération de 500 camarades incarcérés en Colombie et aux É-U comme partie d'un accord réciproque. Ils ont déclaré que Uribe n'a satisfait aucune des conditions essentielles pour les négociations, à savoir l'établissement d'une zone démilitarisée où l'échange pourrait se faire. C'était un rappel à Sarkozy dont la prétention tordue et bancale pour une nouvelle libération unilatérale de prisonniers par les FARC n'était pas envisageable. Les FARC ont aussi rappelé à l'opinion publique et à Sarkozy que la militarisation de la campagne par Uribe et l'administration Bush présentent une menace mortelle pour toute équipe de négociation des FARC.

La troisième partie du communiqué pointait directement Sarkozy concernant le meurtre de la précédente équipe de négociation par le gouvernement Uribe, y compris le meurtre de Reyes, ce qui rendait impossible tout échange humanitaire. Sarkozy en ignorant totalement l'assassinat de Reyes et ceux de ses collègues, et ne condamnant pas la politique délibérée d'Uribe d'assassiner les négociateurs, a mis un terme à toute possibilité de procéder à une autre mission humanitaire.

Dans la dernière partie du communiqué, les FARC ont été tout à fait clairs. Dans ces conditions ils ne pouvaient pas coopérer avec la mission médicale. Et concernant Sarkozy et ses exigences arrogantes à prétentions humanitaires «d'envergure internationale», les FARC ont déclaré : «Nous n'agissons pas en réponse au chantage et aux campagnes médiatiques. Si au début de l'année, le président Uribe avait démilitarisé Pradera et Florida (deux 'municipalités' [superficie totale approximativement 800km NdlR] pendant 45 jours, Ingrid Betancourt, aussi bien que les prisonniers militaires auraient retrouvé leur liberté contre celle des prisonniers guérilléros, et cela aurait été une victoire pour tous».

La tombée du rideau

L'avion et l'entourage médico-médiatique s'est envolé vers Paris. Il n'y a pas eu de media pour les accueillir sur la sombre piste désertée. Une fois de plus, Sarkozy, chef d'orchestre et seul acteur de son «one man show», a démontré sa virtuosité d'acteur raté et de politicien médiocre.

Épilogue

Deux mois plus tard Bernard Kouchner a applaudi la mort du dirigeant des FARC, Manuel Marulanda, et le meurtre d'autres dirigeants des FARC comme ouvrant la voie pour la libération de Betancourt se faisant ainsi l'écho du régime Uribe. Cela a effectivement mis un terme au rôle de la France dans le processus et perpétué la longue affinité de Kouchner avec des régimes gangsters.

James PETRAS
Mai 2008

Notes

1 BBC 6 décembre, 2007 et AFP, 28 février, 2008

2 «Le dernier entretien de Reyes», 28 février, 2008, par Anibal Gurgon et Ingrid Storgen, voir KAOSENLARED.NET

3 «Uribe ordonne à l'armée de 'localiser' ceux qui ont été enlevés par les FARC», La Jornada, 30 mars, 2008

4 La Jornada, 26 mars 26, 2008

5 La Jornada, 30 mars, 2008

6 Miami Herald, 6 mars, 2008. Sur la collaboration des É-U, voir Expresso/Guayaquil «Les pilotes colombiens ont opéré depuis la base étasunienne de Manta»

7 Richard Goff, «L'attaque transfrontalière illégale de Uribe», Counterpunch, 3 mars, 2008

8 La Jornada, 3 avril, 2008. Le 8 avril juste 5 jours plus tard Kouchner admettait que la santé de Ingrid Betancourt était meilleure que celle qui avait été décrite par Sarkozy.

9 La Jornada, 7 et 8 avril, 2008

10 La Jornada, 4 avril, 2008.

11 Communiqué des FARC, avril. Agencia Bolivariana de Prensa

* [Traduction Alexandre MOUMBARIS]

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