Impérialisme et industrie mécanique

Nous avons vu précédemment que l’évolution du rapport de force inter-impérialiste possédait une base matérielle : la production industrielle. Examinons maintenant plus en détail celle-ci.

Le PCUS(b), se guidant sur les enseignements de Marx analysant les conditions de la reproduction élargie de la richesse sociale, fit de l’industrialisation accélérée de la jeune URSS la condition de la construction des rapports sociaux socialistes à la ville comme à la campagne ainsi que de la survie de la patrie des travailleurs dans un environnement international bourgeois de plus en plus hostile. La clef du développement accéléré de l’industrie consistait dans l’édification d’une puissante industrie de production des moyens de production, seule capable d’assurer le développement accéléré de toutes les branches de l’économie industrielle et agricole, depuis l’édification d’une industrie légère, à la mécanisation des travaux agricoles en passant par l’édification d’une puissante industrie de défense capable de tenir tête aux pays impérialistes les plus puissants et donc de défendre les conquêtes économiques, politiques et sociales du premier pays socialiste.

En marxiste-léniniste, Staline sut comprendre aussitôt l’importance décisive que revêtait l’édification d’une industrie lourde en général et d’une puissante industrie mécanique en particulier, pour la survie et le développement du premier État des travailleurs. Car sans industrie mécanique, le pays était dépendant des moyens de production que les pays bourgeois voulaient bien lui céder. Condamner l’URSS à travailler avec les moyens de production des autres, comme le souhaitaient les opposants à ‘l’industrialisation à marche forcée’, c’était maintenir les chaînes de l’asservissement impérialiste et de l’exploitation salariée, c’était en fin de compte laisser la bourgeoisie impérialiste internationale décider à la place de l’URSS et donc en définitive rendre impossible la construction d’une société socialiste, débarrassée de toute forme d’exploitation.

Dès les années 1930, l’URSS avait rompu avec succès le monopole des États impérialistes sur la mise en œuvre des moyens de production. Alors que l’URSS importait encore 33 % des machines nécessaires à son économie en 1927, elle n’en importait plus que 13 % en 1932 et moins de 1 % en 1937. Au cours de ces années se développèrent une multitude de branches d’industrie qui n’existaient parfois même pas quelques années auparavant. Dans ce combat titanesque, la bataille de l’acier ainsi que la bataille pour l’édification d’une puissante industrie mécanique capable d’outiller l’ensemble des branches de l’économie, furent sans aucun doute les batailles les plus décisives.

D'abord, il fallait produire de l’acier, car sans acier, pas de machines-outils. La production d’acier est donc une condition nécessaire, bien que non suffisante, de l’édification d’une industrie de production des moyens de production. Un pays impérialiste pour exporter des capitaux, doit avant tout être propriétaire de moyens de production qu’il utilisera sur son sol national ou dans des pays dépendants qui en sont privés, pour y exploiter la main-d’œuvre.

Ces leçons, Staline ne les oublia pas non plus, quand de chef reconnu du premier État multinational des travailleurs, il devint le chef de la première union de pays socialistes. Loin de chercher à les maintenir dans la servitude et la pauvreté, il aida au contraire les peuples des pays frères à briser les chaînes de leur asservissement passé. Après avoir brisé les armées fascistes que l’impérialisme avait lancées contre elle, l’URSS entreprit donc, alors même qu’elle pansait ses blessures, de venir en aide aux peuples des pays libérés du colonialisme pour les aider à briser les chaînes pacifiques, commerciales et financières, qui faisaient de ces pays des pays misérables à la merci du bon vouloir des grandes puissances. Dans ces pays, on entreprit donc l’édification d’une industrie lourde diversifiée qui permettrait bientôt à leurs peuples d’imiter la voie glorieuse empruntée par l’URSS trois décennies auparavant et de conquérir leur véritable liberté, non seulement leur liberté politique, mais surtout leur liberté économique, seule capable de préserver et de développer l’ensemble des libertés gagnées.

Alors que le capitalisme naissant de la période manufacturière obtenait ses profits avant tout par l’extorsion de plus-value sous sa forme absolue (augmentation du nombre de salariés ou de la durée de travail), la grande industrie privilégie l’extorsion de plus-value sous sa forme relative (diminution du temps de production). En effet, l’extorsion de la plus-value relative montre vite ses limites physiologiques, alors que le perfectionnement du machinisme permet de diminuer toujours plus l’usage de capital variable. En contrepartie, l’introduction de machines perfectionnées élève la part du capital constant et donc la composition organique du Capital.

Dans le cadre de la société bourgeoise où les entrepreneurs privés se livrent une concurrence féroce pour vendre leurs marchandises, le développement du machinisme revêt un double caractère : pour le capitaliste individuel, l’introduction de machines toujours plus perfectionnées est nécessaire pour pouvoir abaisser le coût de production en augmentant le volume de la production tout en diminuant (de manière relative ou absolue) la masse salariale, et espérer ainsi pouvoir vendre moins cher que la concurrence une marchandise tout en dégageant des profits.

Mais si pour le capitaliste individuel, la hausse de la composition organique du Capital doit apporter une hausse de ses profits, il en va tout autrement dans la réalité pour la collectivité des capitalistes. En effet, un capitaliste conserve rarement très longtemps l’exclusivité d’une innovation technique et l’adoption de machines aussi perfectionnées ou davantage encore par des entreprises concurrentes produit l’effet inverse pour la collectivité des capitalistes : la concurrence les pousse en effet à vendre leur marchandise au coût de production, et alors le bénéfice apporté initialement au capitaliste individuel par des machines plus perfectionnées se trouve annulé. Pire, la hausse de la composition organique du Capital qui en résulte a même conduit à diminuer la masse des profits extorqués comparativement au Capital engagé. Alors, le coût toujours plus élevé de machines perfectionnées contribue à ruiner les capitalistes dont le niveau technique de l’outil productif retarde trop sur la concurrence, aboutissant à la création d’entreprises monopolistes qui deviennent les seules dont la taille permette de continuer à introduire des machines de plus en plus perfectionnées et coûteuses. Sous le capitalisme, on observe ainsi couramment une certaine stagnation du développement technique.

Outre ceci, le développement du machinisme sous le capitalisme détruit de nombreux emplois et contribue alors à aggraver la crise des débouchés et donc à exacerber encore davantage la concurrence entre les entrepreneurs privés.

Sous le capitalisme, la propriété privée des moyens de production entrave donc la reproduction élargie accélérée du produit social. Car en limitant la consommation des larges masses du peuple, le capitalisme réduit l’extension des débouchés ou amène même à leur contraction en période de crise. Ce n’est qu’en renforçant sa position sur le marché international au détriment de ses concurrents qu’un pays bourgeois peut espérer voir ses débouchés s’élargir.

Quand la consommation baisse et que les débouchés se contractent, les forces productives cessent non seulement de se développer, mais une partie d’entre elles devient même superflue. Dans les périodes de crise, le taux d’utilisation des capacités productives commence donc par décliner. Ainsi, selon les statistiques de la FED, alors que les capacités de production de l’industrie américaine étaient utilisées à hauteur d’environ 80 % au cours des trente dernières années (avec un point bas en 1982 avec 73,7 %, année qui avait vu la production industrielle américaine baisser de 5,2 %), ce taux s’est effondré de 80,2 à 70,2 % de février 2008 à février 2009, un record depuis la disponibilité de ces statistiques (1979). Le précédent record mensuel datait en effet de décembre 1982, avec un taux d’utilisation de 70,9 %. En 2008, la production industrielle américaine a baissé de 2,2 %. Au cours des deux premiers mois de l’année 2009, elle a encore baissé de 3,5 % (en rythme annuel). La baisse du taux d’utilisation des capacités productives est le signe que la faillite approche et qu’une partie de l’outil de production existant va devoir être envoyé au rebut ! La crise est là : on ferme des usines en parfait état de marche et on jette sur le pavé des millions de travailleurs. Et cette armée grandissante de chômeurs croît dans des proportions inverses à celle des débouchés qui se réduisent d’autant.

Faut-il pour autant condamner le machinisme en général ? Non, car si le machinisme condamne le travailleur à un labeur abrutissant ou au chômage sous le capitalisme, il permet de supprimer les tâches les plus pénibles. En augmentant la productivité du travail, le machinisme ouvre de larges perspectives aux travailleurs sous le socialisme. Enfin, Lénine et Staline insistèrent ainsi à maintes reprises que le facteur déterminant de la victoire définitive du socialisme serait la productivité du travail. Le capitalisme avait vaincu le féodalisme parce qu’il avait créé une productivité du travail supérieure. Le socialisme vaincrait le capitalisme parce qu’il ferait de même. Il fallait ainsi dépasser les pays impérialistes sur le plan technique, autant pour éviter de demeurer sous la menace d’agressions militaires, que pour démontrer aux travailleurs des pays bourgeois que le socialisme n’était pas une espèce de ‘partage de la pauvreté’, mais constituait leur seule perspective d’avenir.

Au sein du système mondial de l’impérialisme, ce sont ainsi les pays impérialistes disposant de l’industrie mécanique la plus perfectionnée qui détiennent en définitive un avantage économique décisif sur leurs concurrents. En outre, plus la technique se perfectionne, plus les investissements nécessaires sont colossaux et plus il est difficile pour un pays bourgeois d’émerger en tant que concurrent dans la production de machines-outils à la pointe de la technologie. Qu’un pays bourgeois dépendant cherche à édifier sa propre industrie mécanique, nécessitant d’édifier des barrières protectionnistes le temps de rattraper son retard, et les pays impérialistes ne manqueront pas d’adopter contre lui des mesures coercitives pour sanctionner ses manquements aux lois du libre-échange ! Aussi n’est-il pas facile à la bourgeoisie des pays dépendants de devenir une bourgeoisie impérialiste, quand bien même elle en aurait la volonté.

Principaux exportateurs et importateurs mondiaux de machines-outils en 2008

* En 2001, les trois dizaines de pays constituant les premiers producteurs mondiaux de machines-outils ont totalisé 36,2 milliards de dollars de production et 82,0 milliards de dollars en 2008. En 2001, le 29ème pays avait produit pour 2 millions de dollars, tandis qu’en 2008, le 28ème pays avait produit pour 37 millions de dollars. La production des pays suivants étant inférieure et donc négligeable par rapport à la production cumulée des pays inclus dans les statistiques disponibles, on peut donc considérer que les pourcentages représentent sensiblement la part de ces pays dans la production mondiale de machines-outils. De ces quelques dizaines de producteurs, nous ne donnons que les 8 premiers qui totalisaient près des 9/10e de la production mondiale en 2008. La même année, l’Espagne, le Brésil, la France, l’Autriche, la République Tchèque et le Royaume-Uni ont chacun contribué à hauteur de 1 à 2 % de la production mondiale tandis que la Turquie, les Pays-Bas, la Belgique, l’Inde, la Finlande, le Canada et la Suède n’ont contribué qu’à hauteur d’un demi-pour cent chacun environ. Enfin, la contribution de la Russie, de l’Australie, du Mexique, du Danemark, du Portugal, de la Roumanie et de l’Argentine est inférieure au quart de pour cent. En 2008, l’ensemble de ces pays a consommé près de 93 % de la production mondiale de machines-outils. Quant à la grande masse des pays dépendants d’Europe de l’Est, d’Asie, d’Amérique Latine et d’Afrique, ils ne comptent tout simplement pour rien dans la production de moyens de production et pour presque rien dans leur consommation. Leur sort est donc intimement lié à celui des puissances impérialistes.

La première conclusion que l’on peut tirer de ces chiffres est l’illustration concrète du monopole détenu par quelques États impérialistes sur les moyens de production. En effet, comment construire des usines et comment façonner l’acier, sans posséder les machines-outils formant le socle de l’industrie mécanique ? Sans posséder une puissante industrie de constructions mécaniques, impossible pour un pays de mettre en œuvre librement les moyens de production qui sont nécessaires à son économie, et donc d’assurer leur reproduction simple (remplacement de moyens de production usés) ou élargie (extension de la masse totale des moyens de production). Loin de s’affaiblir au cours des années, ce monopole se renforce, comme en témoigne l’élévation de la part représentée par les 8 premiers pays producteurs de machines-outils. Il faut dire, comme on l’a vu, que les investissements croissants écartent les producteurs les plus faibles, incapables de mettre en œuvre une masse de capitaux suffisants.

À côté de pays bourgeois exportant massivement des moyens de production, on trouve donc des pays bourgeois possédant une industrie mécanique atrophiée les rendant tributaires (à des degrés divers) des moyens de production étrangers.

Ainsi, durant la période 2001-2008, la production indienne de machines-outils est passée de 112 à 424 millions de dollars. Sa part dans la production mondiale est donc passée de 0,3 à 0,5 %... En 2008, l’Inde n’a consommé que 2,3 % des machines-outils produites dans le monde et a importé 79,3 % des machines-outils qu’il a consommé. Géant démographique, l’Inde bourgeoise-compradore est donc en réalité un nain de l’industrie de production des moyens de production, particulièrement dépendant des pays impérialistes…

La situation est encore moins reluisante pour la Russie dont la production de machines-outils est passée sur la même période de 181 à 202 millions de dollars. Sa part dans la production mondiale est donc passée de 0,5 à 0,2 %... En 2008, la Russie n’a consommé que 0,7 % des machines-outils produites dans le monde et a importé 87,9 % des machines-outils qu’elle a consommé. C’est dire comme les acquis de la Révolution socialiste d’Octobre ont été anéantis. Durant plus de trois décennies, le social-impérialisme soviétique a rendu obsolète une industrie mécanique qui encore au début des années 1950 progressait à grands pas. En 1991, la fraction compradore de la bourgeoisie monopoliste d’État a décidé de la liquidation des industries devenues obsolètes. Rien qu’au cours de la période 1990-1994, la production russe de machines-outils s’effondra de 60 %. En avril 2006, l’usine GAZ (Gorky Auto Works) de la ville de Nizhny Novgorod (autrefois Gorki) acheta à Chrysler une chaine de production complète pour un montant de 150 millions de dollars… Ainsi, si l’impérialisme russe produit encore des voitures, c’est à l’aide de chaînes de production achetées à l’étranger !

À titre de comparaison en 2008, le Brésil, puissance impérialiste régionale, a consommé 3,1 % des machines-outils produites dans le monde et a importé 57,1 % des machines-outils qu’il a consommé. Un pays atelier inclus dans la sphère d’influence de l’impérialisme américain comme le Mexique a consommé 2,0 % des machines-outils produites dans le monde, mais a importé 92,5 % des machines-outils qu’il a consommé. D’autres pays ateliers liés à des puissances impérialistes concurrentes se trouvent dans une dépendance similaire : ainsi, la Turquie et la République Tchèque ont consommé respectivement 1,5 et 1,0 % des machines-outils produites dans le monde, mais ont importé 94,4 et 97,3 % des machines-outils qu’elles ont consommées.

En 2001, la Chine n’était que le 4ème consommateur mondial de machines-outils (13,1 %), derrière l’Allemagne, le Japon et les USA (respectivement 15,8 %, 14,5 % et 14,4 %), l’année suivante, elle avait conquis la première place. En 2008, la consommation chinoise absorbait 23,6 % de la production mondiale (soit dix fois plus que l’Inde !) et distançait largement celle de ses plus gros concurrents : 12,1 % pour l’Allemagne, 9,8 % pour le Japon et 8,2 % pour les USA.

La Chine est encore importateur net de machines-outils, au contraire du Japon, de l’Allemagne, de l’Italie, de la Suisse et de Taïwan qui exportent une grande partie de leur production.

Mais si la structure de l’import-export chinois de machines-outils reste encore éloignée de celle des premiers exportateurs mondiaux, il ne faut pas perdre de vue que l’industrie mécanique de l’impérialisme chinois évolue de manière très rapide vers l’autosuffisance : signe des temps inquiétant pour les fournisseurs de la Chine, durant la période 2001-2008, la part des importations par rapport à la consommation chinoise est passée de 50,8 à 38,7 %. À titre de comparaison, en 2008, ce ratio était de 94,4 % pour la Turquie, de 77,6 % pour la France, de 72,2 % pour les USA, de 60,0 % pour Taïwan, de 56,7 % pour la Suisse, de 44,1 % pour l’Allemagne, de 38,8 % pour l’Italie et de 9,8 % pour le Japon. On voit ici de manière évidente que la Chine n’est donc pas un pays atelier ‘classique’, tels l’Inde ou le Mexique : la Chine est avant tout un puissant pays impérialiste capable de produire sur son territoire une grande partie des moyens de production dont a besoin son économie. Son degré de dépendance est d’autant plus faible si l’on considère la diversité des besoins d’une économie fournissant une grande partie de la production industrielle mondiale…

Si la production chinoise de machines-outils n’a pas encore rattrapé le niveau technologique des machines-outils japonaises, elle n’en progresse pas moins très rapidement, et le renforcement des liens avec Taïwan (qui possède un savoir-faire important dans ce domaine), ne tardera pas à faire de la Chine un sérieux rival pour leur industrie mécanique sur le marché chinois mais aussi à l’exportation.

En 2006, la production allemande de machines-outils avait comme principaux débouchés l’industrie automobile (36 %), la mécanique générale (26 %) et le travail des métaux (12 %). La fin de l’année 2008 et le début de l’année 2009 ont vu la demande en machines-outils allemandes s’effondrer. Au cours des mois de novembre à janvier, elle a ainsi reculé de 38 % par rapport à la même période de l’année précédente. De la même façon, la demande en acier allemand s’est effondrée de 47 % au cours du dernier trimestre 2008, un plongeon record depuis 1945. (La Tribune.fr, 04/03/2009)

L’impérialisme chinois, lui, peut raisonnablement espérer à la vue des colossaux investissements qu’il a commencé à réaliser depuis la fin 2008 pour stimuler la demande intérieure, que son industrie mécanique continuera à se développer afin de rattraper et dépasser celle de ses concurrents les plus puissants.

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